Un réflexe viscéro-somatique est défini comme « des stimulis viscéraux localisés produisant des schémas de réponse réflexe dans des structures somatiques segmentées ». Autrement dit, un réflexe viscéro-somatique représente une réaction du système somatique (os, muscles, articulations) à la suite d’un état pathologique ou d’une maladie viscérale.
Introduction
À une époque où la science médicale commençait à explorer les liens entre le système nerveux et les organes, Louisa Burns (1875–1945) a ouvert une voie nouvelle. Ses recherches ont démontré que le corps entier réagit à la souffrance viscérale par des schémas réflexes précis, anticipant de plusieurs décennies la neurophysiologie moderne.
Louisa Burns fut une figure pionnière dans le domaine de la médecine ostéopathique, apportant des contributions importantes à la recherche et à la pratique ostéopathiques au début du XXe siècle. Originaire de l’Ohio, aux États-Unis, Burns fut l’une des premières femmes à obtenir son diplôme de l’American School of Osteopathy (aujourd’hui AT Still University) en 1901.
En 1907, la chercheuse Louisa Burns a commencé à étudier les mécanismes des arcs réflexes dans des modèles animaux afin de mieux comprendre les interactions complexes entre les viscères, la moelle épinière et les tissus mous. Ses observations révolutionnaires ont jeté les bases de la compréhension de l’interrelation entre les systèmes viscéral et somatique, en apportant un éclairage sur les mécanismes complexes qui régissent la réponse de l’organisme à divers stimuli.

Ses recherches les plus remarquables ont notamment permis de démontrer que la stimulation électrique de la région cervicale provoquait des contractions musculaires près de l’articulation lombo-sacrée. De même, la stimulation du col de l’utérus provoquait la contraction des muscles proches de la deuxième vertèbre lombaire. De plus, la stimulation électrique de la deuxième vertèbre lombaire provoquait des contractions utérines régulières et fortes, accompagnées de modifications des vaisseaux utérins et d’une rigidité cervicale.
Les découvertes révolutionnaires de Louisa Burns ne se limitent pas à la physiologie de la reproduction. Elle étudie également les effets de la stimulation électrique sur les tissus proches de la quatrième vertèbre dorsale, révélant une augmentation du rythme cardiaque pouvant atteindre 15 battements par minute. De plus, la stimulation des tissus proches des quatrième et cinquième vertèbres dorsales provoque une vasoconstriction des mains.
Les travaux de Louisa Burns ont jeté les bases de la compréhension de l’interaction entre les systèmes viscéral et somatique, en apportant un éclairage sur les mécanismes complexes qui régissent la réponse de l’organisme à divers stimuli. Ses travaux ont eu une influence considérable sur le développement des principes ostéopathiques et ont contribué à l’évolution de la compréhension de la neuroanatomie et de la neurophysiologie au sein de la profession ostéopathique.
Louisa Burns, l’une des premières femmes médecins ostéopathes, a laissé un héritage durable, non seulement par ses recherches, mais aussi en brisant les barrières entre les sexes dans le domaine de la médecine ostéopathique. Son dévouement à l’avancement de l’ostéopathie a ouvert la voie aux futures générations de femmes dans le domaine de la santé. Ces observations ont ouvert la voie à des études ostéopathiques approfondies menées par de futurs leaders de l’enseignement ostéopathique tels que Wilbur Cole, DO, HV Halladay, DO, John Martin Littlejohn, MD, DO, William Smith, MD, DO, Irvin Korr, Ph.D., John Stedman Denslow, Ph.D., et William Johnston, DO, FAAO.
Louisa Burns et les débuts de la recherche ostéopathique
À la fin du XIXᵉ siècle, la médecine vit une profonde révolution. L’anatomie et la physiologie progressent rapidement, la microbiologie de Pasteur bouleverse les paradigmes, et l’Amérique entre dans une ère d’expérimentation scientifique. C’est dans ce contexte fébrile qu’émerge une discipline nouvelle : l’ostéopathie, fondée sur une idée simple mais radicale — le corps est un organisme autorégulé, doté d’une intelligence propre, capable de s’adapter et de se guérir lorsque ses structures fonctionnent en harmonie.
Au cœur de cette effervescence se trouve un homme, Andrew Taylor Still (1828–1917), médecin et visionnaire, qui propose une médecine libérée des excès médicamenteux et centrée sur la mécanique vivante du corps humain. Sa pensée va influencer toute une génération de chercheurs, parmi lesquels Louisa Burns, l’une des premières à unir la rigueur de la science expérimentale à la philosophie du fondateur.
La naissance d’un nouveau paradigme médical
En 1892, Still fonde à Kirksville (Missouri) la American School of Osteopathy, première institution consacrée à l’enseignement de sa méthode. Les cours y mêlent anatomie, physiologie, dissection, et surtout pratique manuelle. À une époque où la médecine conventionnelle repose encore largement sur les saignées et les opiacés, cette approche centrée sur la structure et la fonction du corps fait figure de révolution.
L’ostéopathie attire alors des esprits indépendants, souvent idéalistes, désireux de comprendre la nature autrement. Parmi eux, des femmes, ce qui est exceptionnel dans un milieu médical encore très masculin. C’est dans cet environnement intellectuellement audacieux que Louisa Burns se forme.
Originaire de l’Ohio, elle entame ses études à une époque où la recherche ostéopathique en est à ses balbutiements. Still enseigne une vision du corps où l’unité entre structure et fonction est centrale. Il encourage ses élèves à observer plutôt qu’interpréter, à palper plutôt qu’à deviner, à rechercher dans la mécanique corporelle la cause des troubles viscéraux. Burns s’imprègne de cette philosophie, mais, à la différence de la plupart de ses contemporains, elle souhaite la vérifier scientifiquement.
Une femme dans un monde de pionniers
En 1901, Louisa Burns devient l’une des premières femmes diplômées en ostéopathie. Pour une époque où peu de femmes accèdent à des carrières scientifiques, son parcours est déjà exceptionnel. Mais ce qui la distingue véritablement, c’est sa détermination à démontrer, preuves à l’appui, les principes intuitifs de Still.
Plutôt que de se cantonner à la pratique clinique, elle choisit la voie de la recherche — un choix rare, presque radical, à une époque où les laboratoires ostéopathiques sont encore rudimentaires. En 1907, elle rejoint la laboratory section de l’American School of Osteopathy, où elle met au point des protocoles d’expérimentation animale pour étudier les réflexes neuro-musculaires et les réponses viscérales aux stimulations mécaniques.
Cette démarche expérimentale fait d’elle une pionnière de la neurophysiologie ostéopathique. Là où Still avait observé empiriquement que certaines manipulations pouvaient influencer la digestion, la circulation ou la respiration, Burns entreprend de mesurer, quantifier et reproduire ces phénomènes. Son objectif : démontrer que les relations entre les viscères et la colonne vertébrale ne relèvent pas du hasard, mais d’un réseau réflexe précis, gouverné par le système nerveux autonome.
Kirksville : creuset d’une pensée vivante
Au début du XXᵉ siècle, Kirksville devient un véritable laboratoire d’idées. Autour de Still gravitent des figures comme William Smith, John Martin Littlejohn ou William Garner Sutherland, qui introduisent progressivement les dimensions physiologiques, neurologiques et fluidiques dans l’enseignement.
C’est dans ce climat d’expérimentation permanente que Burns trouve son inspiration. L’école encourage ses membres à publier, à comparer leurs observations, à confronter la théorie à l’expérience. Louisa Burns s’inscrit pleinement dans cette culture : elle incarne la synthèse entre intuition clinique et rigueur scientifique.
Son approche méthodique, parfois décrite comme austère, la distingue des praticiens purement empiriques. Elle dissèque, note, répète, jusqu’à établir des corrélations entre les zones vertébrales stimulées et les réponses viscérales observées. Ce travail patient jette les bases de la compréhension moderne des réflexes viscéro-somatiques, qui deviendront l’un des piliers de la médecine ostéopathique scientifique.
Une chercheuse en avance sur son temps
Louisa Burns ne se contente pas d’observer les effets des manipulations ; elle s’intéresse à la physiologie de la transmission nerveuse, à l’intégration médullaire et aux réponses segmentaires du corps. Ses travaux, menés avec des moyens modestes, anticipent des découvertes qui ne seront pleinement validées que plusieurs décennies plus tard par la neurophysiologie moderne.
Elle comprend avant beaucoup que chaque organe entretient une relation réflexe avec une zone précise du rachis, et que cette interaction bidirectionnelle — viscéro-somatique et somato-viscérale — constitue un langage corporel que l’ostéopathe peut lire et influencer.
Cette idée, révolutionnaire pour l’époque, relie directement l’expérience palpatoire à la science du système nerveux. En ce sens, Burns ne fait pas que prolonger l’œuvre de Still : elle la traduit en langage expérimental, ouvrant la voie à une ostéopathie à la fois empirique et démontrable.
Entre science et philosophie du vivant
Ce qui rend Louisa Burns si singulière, c’est qu’elle n’a jamais séparé la science de la philosophie. Dans ses écrits, elle défend la vision d’un corps en relation constante avec son environnement, régulé par des mécanismes d’équilibre interne et de résonance tissulaire. Elle voit dans les arcs réflexes une expression tangible de cette intelligence corporelle que Still appelait « la Loi de la Vie ».
Pour elle, prouver scientifiquement l’existence des réflexes viscéro-somatiques ne revient pas à réduire l’ostéopathie à la physiologie, mais à montrer que la vitalité du corps a un langage mesurable.
Ainsi, dès ses débuts, Louisa Burns incarne cette articulation rare entre expérience clinique, observation expérimentale et vision humaniste. Elle symbolise la transition entre le temps des intuitions fondatrices et celui de la validation scientifique. Son travail, amorcé dans les modestes laboratoires de Kirksville, demeure une source d’inspiration pour tous ceux qui cherchent à unir la main, la raison et la vie dans la pratique ostéopathique contemporaine.
Les Premiers Modèles Animaux et la Démonstration des Réflexes Segmentaires
Au tournant du XXᵉ siècle, la médecine ostéopathique cherche encore à prouver la validité de ses intuitions. Les principes énoncés par Andrew Taylor Still — unité du corps, relation structure-fonction et autorégulation — demeurent puissants mais empiriques. Pour la jeune Louisa Burns, fraîchement diplômée de l’American School of Osteopathy, cette situation représente un défi : comment transformer une philosophie clinique en science expérimentale ?
Son ambition est claire : montrer, par des preuves objectives, que les manipulations ostéopathiques agissent selon des mécanismes précis, mesurables et reproductibles. Pour y parvenir, elle s’engage sur un terrain encore inexploré : la recherche sur modèle animal.
Une pionnière dans le laboratoire ostéopathique
En 1907, Louisa Burns fonde à Kirksville l’un des premiers laboratoires de recherche ostéopathique, avec des moyens modestes mais une rigueur exemplaire. Elle élabore des protocoles inspirés de la physiologie expérimentale naissante : stimulation électrique, observation tissulaire et enregistrement physiologique.
Son objectif est d’étudier les effets réflexes des stimulations viscérales et vertébrales sur les tissus musculaires, vasculaires et nerveux.
L’idée peut sembler simple aujourd’hui, mais à l’époque, elle est révolutionnaire : aucune étude n’avait encore démontré de façon tangible le lien entre un organe interne et une réponse somatique localisée.
Les premiers sujets expérimentaux de Burns sont des animaux de laboratoire, souvent des chats et des lapins, choisis pour leur structure neuroanatomique proche de celle de l’humain. Elle applique des stimulations électriques à des zones précises — cervicales, dorsales, lombaires ou viscérales — et observe les réponses musculaires, circulatoires et viscérales.
Ces expériences vont révéler des correspondances constantes entre certaines régions rachidiennes et les organes internes, donnant naissance à la première cartographie segmentaire ostéopathique.
Les réflexes segmentaires : un langage nerveux du corps
Burns découvre rapidement que chaque segment médullaire — portion de la moelle épinière correspondant à une paire de nerfs rachidiens — possède une spécificité fonctionnelle.
Lorsqu’un viscère est stimulé, le signal remonte par les fibres afférentes viscérales vers la moelle épinière, où il entre en convergence avec les neurones somatiques du même segment. Cette interaction provoque une réponse musculaire ou vasculaire locale, que l’on peut observer et mesurer.
Elle démontre ainsi que :
- la stimulation du col de l’utérus déclenche une contraction musculaire réflexe autour de L2,
- la stimulation de la région cervicale entraîne une réaction dans la zone lombo-sacrée,
- la stimulation dorsale moyenne (T4–T5) influence le rythme cardiaque et la vasoconstriction périphérique,
- et que l’inhibition des tissus près du sacrum provoque une dilatation vasculaire utérine et un relâchement du col.
Ces observations ne relèvent pas de coïncidences : elles traduisent la connexion dynamique entre viscères, moelle et système musculo-squelettique. Burns vient de prouver ce qu’Andrew Taylor Still avait perçu intuitivement — que le corps réagit globalement à la souffrance d’un de ses organes, selon des lois nerveuses précises.
C’est la naissance expérimentale du réflexe viscéro-somatique, concept fondamental pour la compréhension moderne de la physiopathologie ostéopathique.
Une méthode scientifique au service du toucher ostéopathique
La force du travail de Burns réside dans sa méthodologie. Plutôt que d’observer des effets généraux, elle cherche à identifier des relations segmentaires répétitives. Chaque stimulation est reproduite, mesurée, comparée. Les résultats sont consignés avec une rigueur inédite pour l’époque.
Son approche marie l’observation qualitative — tonus, rigidité, réaction cutanée — et l’enregistrement quantitatif — fréquence cardiaque, variation vasculaire, contraction musculaire.
Elle démontre que les réactions tissulaires ne sont pas aléatoires : elles suivent un schéma neurosegmentaire prévisible.
Cette découverte ouvre la voie à la lecture palpatoire du corps comme carte vivante de la physiologie interne.
Ce que l’ostéopathe perçoit sous ses doigts — tension, chaleur, restriction — n’est pas une simple anomalie mécanique : c’est le reflet d’une activité réflexe viscérale.
Pour la première fois, le langage du toucher rejoint celui de la neurophysiologie.
Les implications cliniques des découvertes de Burns
Les conséquences de ces expériences sont considérables. En prouvant que la stimulation d’une zone rachidienne peut provoquer une réaction viscérale mesurable, Burns établit le fondement scientifique de la manipulation vertébrale ostéopathique.
Elle montre que la moelle épinière agit comme un centre d’intégration des fonctions viscérales et somatiques, et que la correction d’une restriction vertébrale peut influencer un organe interne via des voies réflexes.
Cette compréhension annonce la future théorie du dysfonctionnement somatique, développée plus tard par Denslow et Korr, selon laquelle une perturbation mécanique locale entretient un état d’hyperexcitabilité segmentaire.
Autrement dit, un trouble viscéral chronique peut maintenir une tension musculaire réflexe, et inversement, une restriction musculo-squelettique peut entretenir une dysfonction viscérale.
Burns démontre aussi l’importance de la symétrie et de la mobilité segmentaire : un segment figé ne transmet plus correctement les informations entre le viscéral et le somatique, perturbant l’autorégulation naturelle du corps.
Ses expériences contribuent ainsi à transformer l’ostéopathie d’un art empirique en science du mouvement neurophysiologique.
Une vision intégrative avant l’heure
Au-delà des chiffres et des protocoles, Burns garde une vision profondément unitaire du corps. Pour elle, ces réflexes segmentaires ne sont pas de simples circuits nerveux : ils témoignent de l’intelligence adaptative du vivant.
Chaque segment médullaire, chaque fibre nerveuse participe à une symphonie régulatrice où les organes, les muscles et la circulation dialoguent en permanence.
Ses expériences sur les animaux deviennent une métaphore de cette unité : le corps réagit toujours dans son ensemble, même lorsqu’un seul organe est stimulé.
C’est là que réside la modernité de Burns : elle perçoit, avant la neurobiologie contemporaine, que la santé dépend de la fluidité de ces communications internes.
Les Réflexes Viscéro-Somatiques : Définition et Portée Clinique
Les découvertes de Louisa Burns ont permis de donner un fondement scientifique à l’un des principes les plus subtils de l’ostéopathie : la relation réflexe entre les viscères et les structures musculo-squelettiques.
Ce champ d’étude, aujourd’hui connu sous le nom de réflexes viscéro-somatiques, constitue le pont entre la neurologie et la thérapie manuelle. Il démontre comment un désordre organique peut se manifester à la surface du corps sous forme de tension musculaire, de sensibilité cutanée ou de restriction articulaire.
Loin d’être un concept abstrait, ce mécanisme représente un outil diagnostique et thérapeutique majeur dans la pratique ostéopathique moderne.
Définition et principe des arcs réflexes
Un réflexe viscéro-somatique se définit comme une réponse du système somatique (muscles, articulations, peau) à une stimulation viscérale d’origine interne. En d’autres termes, un trouble au niveau d’un organe interne peut provoquer des modifications palpables dans les tissus segmentaires correspondants.
Ces réactions trouvent leur origine dans la moelle épinière, véritable centre d’intégration neurophysiologique. Les fibres afférentes viscérales, porteuses d’informations issues des organes internes, convergent dans les mêmes segments médullaires que les fibres somatiques. Cette convergence neuronale explique pourquoi la souffrance d’un viscère peut se projeter dans des territoires corporels précis.
Ainsi, l’irritation du côlon, du foie ou de l’utérus se traduit souvent par une hypertonie musculaire, une sensibilité ou une diminution de la mobilité dans les régions vertébrales correspondantes.
Les arcs réflexes mis en évidence par Burns reposent sur un principe simple :
le viscéral influence le somatique, et le somatique influence le viscéral.
Cette double relation, appelée interaction viscéro-somatique et somato-viscérale, est au cœur de la régulation fonctionnelle du corps. Elle illustre la vision ostéopathique d’un organisme vivant où chaque système, loin d’être isolé, participe à une orchestration globale.
Implications pathologiques et diagnostiques
Les réflexes viscéro-somatiques expliquent pourquoi un désordre interne peut être perçu à travers la palpation ostéopathique. Lorsqu’un organe souffre — inflammation, congestion, irritation nerveuse — il déclenche une série de réponses musculaires réflexes dans la zone métamérique correspondante.
Ces zones deviennent alors tendues, chaudes ou douloureuses, traduisant un état d’alerte neurovégétatif.
Par exemple :
- une affection hépatique peut se manifester par une rigidité des muscles paravertébraux entre T8 et T10 ;
- une irritation gastrique par une contracture entre T6 et T9 ;
- une pathologie utérine par une tension réflexe dans la région lombaire basse ou sacrée.
Ces corrélations segmentaires constituent un outil diagnostique précieux : elles permettent à l’ostéopathe de repérer la trace corporelle d’un désordre viscéral, parfois avant même qu’il ne soit cliniquement exprimé.
Burns insistait sur ce point : la palpation des zones réflexes ne remplace pas le diagnostic médical, mais elle oriente l’observation ostéopathique vers un territoire physiologique précis. Elle représente une fenêtre neurotissulaire sur l’état fonctionnel des organes.
Sur le plan pathologique, la persistance d’un réflexe viscéro-somatique traduit souvent un déséquilibre chronique du système nerveux autonome.
Le segment médullaire concerné reste en état d’hyperexcitabilité, ce qui entretient à la fois la douleur, la rigidité et le dérèglement viscéral.
Ce cercle vicieux est typique de nombreuses conditions : troubles digestifs fonctionnels, douleurs pelviennes chroniques, migraines viscérales, reflux, constipation ou dysménorrhée.
L’approche ostéopathique vise à rompre cette boucle réflexe, à réharmoniser les voies de communication nerveuse et à restaurer la mobilité tissulaire, afin de permettre au corps de retrouver son équilibre physiologique.
Louisa Burns et la neurologie ostéopathique
Louisa Burns fut la première à établir, par l’expérimentation, la réalité de ces correspondances viscéro-somatiques. En stimulant électriquement certaines zones rachidiennes ou organiques chez l’animal, elle observait des réponses musculaires et vasculaires segmentaires précises.
Ses travaux démontrèrent que le système nerveux agit comme un chef d’orchestre intégrant les signaux viscéraux et somatiques au sein de segments bien délimités de la moelle épinière.
Elle observa notamment que :
- la stimulation de la région cervicale pouvait provoquer une contraction lombo-sacrée ;
- la stimulation du col utérin entraînait une réaction musculaire autour de L2 ;
- la stimulation de la région dorsale moyenne (T4–T5) influençait le rythme cardiaque et la vasoconstriction périphérique.
Ces résultats, d’une précision remarquable, furent à l’origine de la cartographie segmentaire ostéopathique encore utilisée aujourd’hui.
Ils permirent également d’asseoir la compréhension du dysfonctionnement somatique, notion clé de la pratique contemporaine, où chaque restriction tissulaire est interprétée comme le reflet d’un déséquilibre neurophysiologique plus profond.
Burns introduisit ainsi une vision neurologique de la palpation ostéopathique. Pour elle, toucher un muscle contracté, ce n’était pas simplement identifier une tension mécanique, mais percevoir une réponse réflexe issue d’un dialogue entre viscères et système nerveux central.
Elle fut, en ce sens, la première à donner au toucher clinique une dimension neurophysiologique mesurable.
Encadré pédagogique – Exemple de réflexe viscéro-somatique
| Stimulus viscéral | Réponse somatique segmentaire | Intérêt clinique |
|---|---|---|
| Irritation gastrique | Contraction paravertébrale T6–T9 | Repérage d’une zone réflexe liée au plexus cœliaque |
| Congestion hépatique | Rigidité T8–T10, hypersensibilité cutanée droite | Indice palpatoire d’un stress métabolique hépatique |
| Inflammation utérine | Hypertonie L2–S2, tension du plancher pelvien | Observation clinique dans les douleurs pelviennes chroniques |
| Trouble cardiaque fonctionnel | Tension T3–T5, hypertonie des scalènes | Aide au repérage d’un déséquilibre neurovégétatif |
Application à la Grossesse : Interactions Utérines et Vertébrales
Les recherches de Louisa Burns furent les premières à démontrer que la stimulation mécanique ou électrique de certaines zones vertébrales pouvait influencer directement l’activité utérine.
Cette découverte, à la croisée de la neurophysiologie et de l’obstétrique, marque une étape essentielle dans la compréhension du lien entre la colonne vertébrale, la moelle épinière et les fonctions reproductives féminines.
Ses travaux ont permis d’établir une base scientifique à ce que l’ostéopathie perçoit encore aujourd’hui par le toucher : la profonde interdépendance entre le bassin, le sacrum et la vitalité utérine.
Expérimentations sur la physiologie utérine
Au début du XXᵉ siècle, la recherche médicale abordait la grossesse de façon mécanique et hormonale, sans imaginer que la moelle épinière puisse jouer un rôle dans la régulation du tonus utérin.
Louisa Burns, elle, part d’une intuition simple : si les viscères et les muscles communiquent à travers des voies réflexes segmentaires, alors l’utérus, organe profondément innervé, doit lui aussi réagir aux stimulations vertébrales.
Dans ses études de 1907, menées sur des modèles animaux, Burns applique des stimulation électriques contrôlées à différents niveaux de la colonne vertébrale et observe les effets sur les tissus utérins.
Les résultats sont spectaculaires :
- La stimulation du col de l’utérus provoque une contraction réflexe des muscles situés autour de la deuxième vertèbre lombaire (L2).
- Inversement, la stimulation électrique appliquée à la deuxième vertèbre lombaire induit des contractions utérines rythmiques et puissantes, accompagnées d’une modification du flux sanguin utérin.
- Enfin, la stimulation douce ou l’inhibition des tissus près de l’articulation lombo-sacrée entraîne une dilatation vasculaire et une relaxation cervicale, illustrant la relation entre détente vertébrale et relâchement viscéral.
Ces résultats démontrent l’existence d’une communication bidirectionnelle entre le rachis lombaire et les organes pelviens.
Burns en conclut que les nerfs lombaires et sacrés, en particulier les segments L2 à S2, forment le principal relais entre les centres médullaires et la motricité utérine.
Cette cartographie neurosegmentaire, vérifiée par l’expérimentation, constitue l’un des premiers fondements physiologiques de la pratique obstétrique ostéopathique moderne.
La chercheuse met également en lumière l’importance du tonus neurovasculaire dans les processus de conception, de gestation et d’accouchement.
Pour elle, la grossesse ne se résume pas à une adaptation hormonale : c’est une transformation dynamique du système nerveux autonome, dans laquelle le rachis et le bassin jouent un rôle régulateur essentiel.
Implications ostéopathiques pour la grossesse et l’accouchement
Les découvertes de Louisa Burns ont profondément influencé la manière dont l’ostéopathie aborde la grossesse.
En démontrant que la stimulation ou la libération d’un segment vertébral pouvait modifier l’activité utérine, elle a ouvert la voie à une compréhension fine des mécanismes neuro-mécaniques de la parturition.
Dans le cadre clinique, cette relation se manifeste de plusieurs façons :
- Une restriction lombo-sacrée peut perturber la mobilité du bassin, mais aussi altérer la régulation nerveuse des organes pelviens.
- Une tension fasciale du diaphragme pelvien peut influencer la vascularisation utérine et le retour veineux, augmentant la sensation de congestion pelvienne.
- Inversement, une libération du sacrum ou des vertèbres lombaires permet souvent une meilleure motilité utérine, un rythme de contraction plus harmonieux et une diminution des douleurs de la fin de grossesse.
Ces observations trouvent aujourd’hui écho dans les pratiques ostéopathiques contemporaines :
le travail sur la mobilité du bassin, la détente du diaphragme et la libération lombaire sont devenus des piliers du suivi ostéopathique périnatal.
L’objectif n’est pas d’intervenir directement sur l’utérus, mais de favoriser les conditions nerveuses, circulatoires et tissulaires optimales à son bon fonctionnement.
La grossesse est un moment de profonde transformation physiologique. Le centre de gravité se modifie, les ligaments pelviens s’assouplissent sous l’effet des hormones, et la charge viscérale s’accroît.
Dans ce contexte, une perturbation du tonus vertébral ou diaphragmatique peut entretenir une hyperactivité sympathique, source de tensions, de douleurs lombaires ou de contractions précoces.
L’ostéopathe, en travaillant sur les zones réflexes identifiées par Burns (L2–S2), aide à restaurer la communication nerveuse et à réguler la balance neurovégétative entre activité et détente.
Au moment de l’accouchement, cette approche prend tout son sens.
Un sacrum libre et mobile permet une meilleure ouverture du bassin, tandis qu’un équilibre entre les voies sympathiques et parasympathiques facilite la coordination des contractions utérines.
Ces mécanismes, identifiés expérimentalement par Burns, sont aujourd’hui confirmés par la recherche moderne sur la neurophysiologie du travail et la régulation du tonus myométrial.
Manipulation Ostéopathique et Santé Cardiovasculaire
Les recherches de Louisa Burns ne se sont pas limitées aux interactions viscéro-somatiques liées aux organes pelviens ou digestifs. Elle fut aussi l’une des premières à explorer les effets physiologiques de la manipulation vertébrale sur la fonction cardiovasculaire, anticipant d’un demi-siècle les recherches modernes sur la régulation autonome.
Son approche expérimentale a permis de révéler un fait essentiel : la colonne vertébrale n’est pas un simple support mécanique, mais un axe de communication capable d’influencer la circulation sanguine, la fréquence cardiaque et le tonus vasculaire à travers le système nerveux sympathique.
Le contexte expérimental : explorer les voies du système sympathique
Dans ses expériences sur modèle animal, Burns a appliqué des stimulations électriques à différentes régions rachidiennes pour observer les réponses viscérales et vasculaires.
Ses travaux ont montré que la stimulation des zones dorsales moyennes (autour de T4–T5) entraînait une augmentation notable du rythme cardiaque, parfois de plus de 15 battements par minute.
Ce phénomène ne relevait pas d’un effet direct sur le cœur, mais d’une activation du système nerveux sympathique, dont les racines thoraciques moyennes innervent précisément les plexus cardiaques et vasculaires.
Elle observa aussi que la stimulation des tissus proches des vertèbres dorsales T4–T5 provoquait une vasoconstriction des mains, traduisant une redistribution du flux sanguin périphérique.
À l’inverse, lorsqu’elle inhibait ces zones par stimulation douce ou manipulation, elle constatait une dilatation vasculaire et une diminution du rythme cardiaque.
Ces résultats démontraient que la moelle épinière et les ganglions sympathiques formaient une interface directe entre la mécanique vertébrale et la régulation vasculaire.
Burns venait ainsi de démontrer que les ajustements ostéopathiques pouvaient influencer la physiologie cardiovasculaire, non pas par un effet magique, mais par la modulation du système nerveux autonome.
Le cœur sous influence : la colonne comme centre de régulation
Les découvertes de Burns ont introduit une idée audacieuse : la mobilité vertébrale influence la fonction cardiaque.
Lorsqu’une vertèbre thoracique perd de sa mobilité — par tension musculaire, restriction articulaire ou stress viscéral — les afférences sensitives provenant de cette région peuvent maintenir une hyperactivité sympathique.
Cette hypertonie nerveuse se traduit par une élévation du rythme cardiaque, une vasoconstriction périphérique et une rigidité artérielle accrue.
L’ostéopathe, en libérant ces zones de tension, permet de désensibiliser le segment médullaire correspondant et de restaurer la régulation végétative.
Ce mécanisme préfigure ce que la physiologie moderne appellera plus tard la régulation baroréflexe — un équilibre entre stimulation sympathique (accélération) et parasympathique (ralentissement).
Ainsi, bien avant que la variabilité de la fréquence cardiaque (HRV) ne devienne un outil de recherche, Burns avait démontré expérimentalement que le système musculo-squelettique participe à la modulation du tonus cardiaque.
Elle anticipait de plusieurs décennies la compréhension actuelle selon laquelle le corps entier influence le rythme et la cohérence cardiaque, non seulement par l’exercice ou la respiration, mais aussi par la liberté segmentaire vertébrale.
Les prolongements modernes : Denslow, Korr et la neurophysiologie ostéopathique
Les successeurs de Burns, notamment John Stedman Denslow et Irvin M. Korr, ont repris cette hypothèse et l’ont intégrée à la théorie du dysfonctionnement somatique.
Selon eux, une restriction mécanique chronique au niveau des segments thoraciques peut entretenir une facilitation segmentaire : une zone médullaire hyperactive qui continue à stimuler les fibres sympathiques cardiaques même en l’absence de cause viscérale.
Korr a montré que le système sympathique thoracique (T1–T6) joue un rôle central dans la régulation du cœur, des artères coronaires et du tonus vasculaire périphérique.
Il proposa que les manipulations ostéopathiques ciblées sur ces segments pouvaient agir comme un recalibrage du seuil d’excitabilité du système nerveux, restaurant la balance entre les branches sympathiques et parasympathiques.
Les études ultérieures, notamment celles menées à l’A.T. Still Research Institute, ont confirmé que certaines techniques ostéopathiques, notamment les manipulations myofasciales thoraciques et les techniques craniosacrées, entraînent une augmentation de la variabilité cardiaque (HRV), indicateur d’un retour vers la dominance parasympathique.
Autrement dit, elles favorisent la détente neurovégétative, abaissant le stress cardiovasculaire global.
Une lecture ostéopathique de la cohérence cardiaque
Aujourd’hui, la recherche contemporaine redécouvre, sous d’autres termes, ce que Burns avait déjà pressenti :
le cœur est un organe neuro-sensoriel, en interaction permanente avec la colonne, le diaphragme et le système nerveux autonome.
Les études en cohérence cardiaque et en neurocardiologie montrent que le cœur envoie plus d’informations au cerveau qu’il n’en reçoit, et que son rythme influence directement l’état émotionnel et la régulation vagale.
Cette boucle cœur-cerveau-médullaire rejoint la vision ostéopathique d’un axe de communication bidirectionnel, où le relâchement d’un segment thoracique peut moduler non seulement la circulation, mais aussi le ressenti émotionnel du patient.
Dans la pratique, l’ostéopathe qui agit sur la région thoracique médiane — par des techniques de libération fasciale, d’écoute du diaphragme ou de normalisation costo-vertébrale — participe à un rééquilibrage neurovégétatif global.
Ce n’est pas un geste local, mais une intervention sur la biodynamique du rythme cardiorespiratoire, sur cette oscillation subtile entre tension et relâchement qui soutient la vie.
Une vision précurseur confirmée par la science moderne
Ce qui distingue Burns de ses contemporains, c’est sa capacité à unir observation empirique et raisonnement physiologique.
Elle ne se contentait pas d’observer les réactions, elle cherchait à en comprendre le mécanisme.
Aujourd’hui, les études sur la modulation autonome, la variabilité cardiaque et la neuroplasticité médullaire confirment ses intuitions : la manipulation ostéopathique agit en profondeur sur le système nerveux central et ses réseaux périphériques.
Là où la médecine conventionnelle du début du XXᵉ siècle voyait le cœur comme une pompe isolée, Burns et ses successeurs l’ont envisagé comme un organe intégré à une trame nerveuse et tissulaire cohérente, influencée par la mobilité du rachis, la respiration et les émotions.
Cette vision fait écho à la philosophie fondatrice d’Andrew Taylor Still :
« Le cœur ne bat pas seul. Il répond au souffle, au mouvement et à l’intelligence du tout. »

Les flèches rouges représentent l’action du système sympathique, issue principalement des segments T4–T5 : leur stimulation augmente la fréquence cardiaque et provoque une vasoconstriction périphérique.
Les flèches bleues symbolisent l’influence du système parasympathique (nerf vague), qui ralentit le cœur et favorise la relaxation neurovégétative.
Lorsque la mobilité des vertèbres thoraciques est altérée, un état de facilitation segmentaire peut maintenir une hyperactivité sympathique, contribuant au stress cardiovasculaire.
L’intervention ostéopathique — par libération myofasciale, normalisation costo-vertébrale ou travail diaphragmatique — restaure l’équilibre entre ces deux branches du système autonome.
Ainsi, la manipulation ostéopathique agit comme un véritable régulateur du rythme intérieur, favorisant une meilleure cohérence cardiaque et une adaptation physiologique harmonieuse.
Du Réflexe au Dysfonctionnement Somatique : La Traduction Clinique des Découvertes de Burns
Les travaux expérimentaux de Louisa Burns ont ouvert une brèche dans la compréhension du corps humain : celle d’un système nerveux agissant comme médiateur constant entre les organes et les tissus périphériques. Ce qu’elle démontra en laboratoire — la transmission réflexe entre les viscères et la musculature segmentaire — devint, quelques décennies plus tard, la pierre angulaire du concept moderne de dysfonction somatique.
Cette notion, aujourd’hui essentielle à la pratique ostéopathique, représente la traduction clinique des phénomènes réflexes que Burns avait observés sous le microscope.
De l’arc réflexe à la facilitation segmentaire
Dans ses expériences, Burns observa qu’un stimulus viscéral répétitif pouvait entretenir, dans la moelle épinière, un état de sensibilisation locale. Le segment médullaire concerné, recevant des influx constants d’un organe irrité, devenait progressivement hyperexcitable.
Cette zone « facilitée » réagissait alors de manière disproportionnée à tout nouveau signal, maintenant une tension réflexe dans les muscles, les fascias et les tissus correspondants.
Ce phénomène, décrit plus tard par John Stedman Denslow comme la facilitation segmentaire, reprenait mot pour mot les observations de Burns.
Denslow prouva, par électromyographie, que ces zones facilitée présentent une activité musculaire persistante, même au repos. Ce tonus de fond anormal n’est pas d’origine mécanique : il s’agit d’une empreinte neurophysiologique, un écho persistant de la communication viscéro-somatique.
L’idée essentielle est que la moelle épinière garde la mémoire de la souffrance viscérale. Ce modèle neurologique permet de comprendre pourquoi une douleur interne peut perdurer sous forme de tension somatique, longtemps après la disparition du trouble initial.
Ainsi, le corps devient un registre de l’expérience viscérale, une carte vivante où chaque segment raconte une histoire physiologique.
Le concept de dysfonction somatique : une lecture ostéopathique du réflexe
Le dysfonctionnement somatique se définit comme une altération de la fonction des structures du système somatique — muscles, articulations, fascias, nerfs — en lien avec une perturbation de la régulation neurovasculaire et autonome.
C’est la traduction clinique directe des réflexes étudiés par Burns.
Dans la pratique ostéopathique, cette dysfonction n’est pas une “lésion” anatomique, mais un état fonctionnel anormal : la structure est intacte, mais sa régulation est déséquilibrée.
Elle peut se manifester par des zones de tension chronique, de perte de mobilité, de sensibilité accrue ou de chaleur tissulaire — autant de signes d’un désordre neurovégétatif localisé.
C’est sur ces bases que fut introduite, dans les années 1960, la fameuse grille d’observation TART, acronyme de :
- T – Texture changes (altération de la texture des tissus),
- A – Asymmetry (asymétrie posturale ou segmentaire),
- R – Restriction of motion (restriction de mobilité),
- T – Tenderness (sensibilité ou douleur à la palpation).
Ces quatre critères traduisent, dans le langage du praticien, les effets palpables d’une facilitation neuro-somatique.
Ils permettent d’objectiver ce que Burns avait perçu dans ses expériences animales : un désordre neurophysiologique local, détectable par le toucher et modulable par la manipulation.
Chaque paramètre du TART correspond à une dimension du réflexe viscéro-somatique :
- la texture reflète l’état du tonus musculaire et des fluides,
- l’asymétrie traduit la persistance d’un schéma réflexe segmentaire,
- la restriction indique un blocage dans le mouvement d’autorégulation,
- la tendresse signale la sensibilisation afférente du segment médullaire.
Ainsi, l’ostéopathe lit, à travers le corps, les traces sensorielles de l’activité réflexe décrite par Burns.
Denslow et Korr : les héritiers du laboratoire de Kirksville
L’héritage intellectuel de Burns trouve son prolongement direct dans les recherches de John Stedman Denslow et Irvin M. Korr, figures majeures de la physiologie ostéopathique du milieu du XXᵉ siècle.
Ces chercheurs reprennent la méthode expérimentale de Burns, mais l’appliquent cette fois à des sujets humains.
Denslow enregistre, grâce à des capteurs électromyographiques, les réponses musculaires des paravertébraux à divers stimuli. Il démontre que les zones identifiées comme “tendues” par les ostéopathes présentent une activité électrique anormale, confirmant l’existence d’un substrat neurophysiologique du dysfonctionnement somatique.
Korr, de son côté, élabore une théorie intégrée reliant la facilitation segmentaire à la régulation autonome. Pour lui, chaque manipulation ostéopathique agit comme un stimulus de désensibilisation médullaire, capable de restaurer la communication entre le système nerveux central, la périphérie somatique et les organes viscéraux.
Cette vision transforme l’ostéopathie en une neurophysiologie appliquée du mouvement, où chaque geste manuel vise à ramener la moelle épinière à son seuil normal d’excitabilité.
Loin de rompre avec la pensée vitaliste de Still, Korr la prolonge par la science : il montre que l’autorégulation du corps s’exprime par la plasticité du système nerveux, et que la santé correspond à une capacité de modulation continue entre action et relâchement.
De la théorie à la main : une science incarnée
Pour le clinicien ostéopathe, ces notions ne sont pas abstraites : elles guident le geste.
Lorsqu’il perçoit sous ses doigts une zone chaude, dense ou douloureuse, il ne touche pas seulement un muscle : il entre en contact avec un segment nerveux hyperexité, témoin d’un déséquilibre viscéral ou émotionnel.
La manipulation, lorsqu’elle est juste, informe le système nerveux plutôt qu’elle ne force le tissu.
Cette approche fait de la main un véritable instrument neurophysiologique.
Elle rétablit la communication entre les afférences somatiques et viscérales, permettant au système autonome de se recalibrer.
C’est ainsi que la neurophysiologie de Burns devient la clinique du ressenti ostéopathique : un pont entre la science et l’intuition, entre la moelle et la main.
Un Héritage Scientifique Partagé : De Louisa Burns à la Neurophysiologie Ostéopathique Moderne
L’œuvre de Louisa Burns n’a pas seulement marqué les débuts de la recherche ostéopathique : elle a ouvert une voie qui n’a cessé d’être approfondie par plusieurs générations de chercheurs.
Ses travaux expérimentaux sur les réflexes viscéro-somatiques, menés avec une rigueur inédite pour l’époque, ont offert à l’ostéopathie une charpente scientifique sur laquelle se sont appuyées les recherches du XXᵉ siècle. De Kirksville à la recherche contemporaine sur la modulation neurovégétative, son héritage se poursuit dans chaque approche qui cherche à comprendre comment la structure, la fonction et la régulation nerveuse s’articulent au service de la santé.
De Louisa Burns à Denslow et Korr : la continuité expérimentale
Après les années 1930, les intuitions et démonstrations de Burns sont reprises et élargies par une nouvelle génération de chercheurs ostéopathes. Parmi eux, deux figures majeures vont prolonger et affiner son œuvre : John Stedman Denslow et Irvin M. Korr.

Image : Musée de la Médecine Ostéopathique
Denslow, physiologiste et clinicien, s’appuie sur les principes de Burns pour entreprendre des études systématiques sur la réactivité musculaire segmentaire. À l’aide d’instruments de mesure électromyographique, il parvient à démontrer que certaines zones du dos présentent, chez les patients souffrant de troubles viscéraux chroniques, une hyperactivité musculaire localisée. Ces régions, souvent palpées par les ostéopathes comme “zones de tension réflexe”, correspondent exactement aux segments identifiés par Burns dans ses expériences animales.
Denslow montre que cette hyperactivité n’est pas aléatoire : elle traduit un état d’hyperexcitabilité médullaire, où la moelle épinière reste sensibilisée par des signaux afférents constants issus d’un viscère irrité. C’est la première démonstration humaine du phénomène de facilitation segmentaire.
Irvin Korr, quant à lui, donnera à cette observation une portée physiologique et philosophique immense. Élève et collaborateur de Denslow, il développe dans les années 1940–1970 une véritable théorie du dysfonctionnement somatique, prolongeant la logique réflexe de Burns vers une compréhension systémique.
Korr démontre que l’ostéopathie ne se limite pas à corriger la structure : elle agit en modulant la fonction neurovégétative, en restaurant la communication entre le système nerveux central, la périphérie somatique et les organes viscéraux. Il voit dans la manipulation vertébrale un stimulus de régulation du tonus autonome, capable de ramener le corps à un état d’équilibre dynamique.
Ainsi, du laboratoire de Burns aux travaux de Denslow et Korr, l’ostéopathie se dote d’un langage neurophysiologique moderne, sans renier ses racines vitalistes. Elle passe de l’intuition palpatoire à la mesure scientifique, tout en préservant l’idée que la santé repose sur le mouvement coordonné des tissus et des systèmes.
L’A.T. Still Research Institute et l’essor de la recherche ostéopathique moderne
L’héritage intellectuel de Louisa Burns perdure au sein de l’A.T. Still Research Institute (ATRI), créé pour poursuivre la recherche fondamentale et clinique en ostéopathie.
Dans la continuité de Burns, l’Institut s’attache à explorer les interactions entre la fonction nerveuse, la circulation, la biomécanique et les mécanismes d’autorégulation.
Les chercheurs de l’ATRI ont notamment approfondi l’étude de la variabilité de la fréquence cardiaque (HRV), un indicateur de l’équilibre entre les branches sympathique et parasympathique du système nerveux autonome.
Ces travaux contemporains prolongent la vision de Korr : ils confirment que la manipulation ostéopathique peut moduler la réponse neurovégétative, en améliorant la flexibilité adaptative du système nerveux.
Les études récentes ont montré que certaines techniques myofasciales, craniosacrées ou viscérales entraînent une augmentation de la HRV, signe d’un retour vers la dominance parasympathique, associée à la détente, la récupération et la guérison.
Ce lien entre la palpation segmentaire, la facilitation médullaire et la régulation autonome constitue aujourd’hui le socle d’une ostéopathie à la fois scientifique et vivante.
Les outils modernes — électromyographie de surface, imagerie fonctionnelle, mesures de variabilité cardiaque — permettent de confirmer objectivement ce que Burns avait déjà pressenti dans ses laboratoires :
chaque contact manuel influence un réseau neurophysiologique global, et chaque dysfonction locale traduit une perturbation du dialogue interne du corps.
Des arcs réflexes à la régulation intégrative
Les découvertes modernes en neurosciences viennent aujourd’hui valider l’intuition ostéopathique formulée par Burns : le corps est un système d’information en mouvement permanent.
Les études sur la neuroplasticité, la sensibilisation centrale et la communication viscéro-somatique bidirectionnelle rejoignent les principes qu’elle avait formulés dès le début du XXᵉ siècle.
Les réflexes viscéro-somatiques ne sont plus vus comme de simples boucles réflexes, mais comme des interfaces de régulation adaptative, capables de refléter l’état émotionnel, physiologique et postural de l’individu.
Ainsi, un segment vertébral en restriction peut aujourd’hui être interprété non seulement comme une réponse mécanique, mais aussi comme un traceur du dialogue autonome entre le système nerveux et les viscères.
Les ostéopathes contemporains parlent d’écoute tissulaire neuro-intégrative, prolongeant la lignée des chercheurs qui ont cherché à relier la main à la moelle, la palpation à la physiologie.
Une reconnaissance progressive et une inspiration durable
Longtemps restée discrète, la contribution de Louisa Burns est désormais reconnue comme l’acte fondateur de la recherche expérimentale en ostéopathie.
Ses méthodes — rigueur expérimentale, observation clinique, respect du vivant — ont façonné la manière dont les écoles ostéopathiques abordent aujourd’hui la science.
Ses successeurs ont confirmé que la main ostéopathique n’agit pas par magie, mais par modulation des systèmes nerveux et circulatoires.
Dans le contexte contemporain, son héritage s’étend jusqu’aux domaines de la neuro-imagerie, de la physiologie du stress, et même de la psychoneuroimmunologie. Les arcs réflexes qu’elle décrivait il y a plus d’un siècle trouvent des équivalents dans les modèles actuels de régulation neuroendocrinienne.
Chaque nouvelle étude sur la modulation de la douleur, la plasticité sensorielle ou la régulation autonome redonne vie à son intuition fondamentale :
le corps n’est pas une machine, mais un système de communication vivante, où chaque segment, chaque viscère, chaque tissu participe à la santé du tout.
Conclusion : un héritage durable et une exploration continue
Les recherches pionnières de Louisa Burns témoignent du pouvoir de la curiosité et de l’exploration dans le domaine de la médecine ostéopathique. Ses travaux révolutionnaires sur les réflexes viscéro-somatiques ont jeté les bases d’une compréhension plus approfondie des liens complexes entre nos organes internes et notre système musculo-squelettique. Ses recherches sur l’impact des manipulations vertébrales sur la santé cardiovasculaire ont encore élargi le champ de la pratique ostéopathique.
Au-delà de ses contributions scientifiques, le rôle de Burns en tant que médecin ostéopathe pionnière est tout aussi important. Elle a défié les barrières entre les sexes et a ouvert la voie aux futures générations de femmes dans le domaine de la santé.
Si les découvertes de Burns ont constitué une étape cruciale, l’exploration des réflexes viscéro-somatiques et de leur rôle dans le traitement ostéopathique se poursuit. La recherche moderne s’appuie sur ses travaux, approfondissant les mécanismes de ces réflexes et leur potentiel pour traiter divers problèmes de santé.
Ce voyage de découverte continuel souligne la nature dynamique de la médecine ostéopathique. À mesure que nous acquérons une compréhension plus approfondie des interactions complexes au sein du corps, les principes ostéopathiques peuvent continuer à évoluer, offrant de nouvelles voies pour promouvoir la santé et le bien-être en général.
Références
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