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Sexe, genre et douleur musculosquelettique : ce que l’on sait, ce qu’on ignore

Distinguer différences biologiques, contexte social et besoins individuels

La douleur musculosquelettique n’est pas vécue exactement de la même façon par toutes les personnes. Certaines différences moyennes sont observées entre les sexes dans la prévalence de plusieurs douleurs chroniques, la sensibilité expérimentale, certaines maladies articulaires et certains mécanismes neuro-immunitaires. Mais ces différences sont statistiques : elles ne permettent pas de prédire comment un individu précis ressentira la douleur ni comment il répondra à un traitement.

Il est également important de distinguer sexe et genre. Le sexe renvoie à des caractéristiques biologiques comme les chromosomes, les hormones et l’anatomie reproductive. Le genre renvoie davantage aux rôles sociaux, attentes, expériences, comportements et identités. En pratique, ces dimensions interagissent avec l’âge, le sommeil, la condition physique, le travail, le stress, les ressources sociales et les maladies associées.

Pour l’ostéopathe, l’enjeu n’est donc pas de construire un traitement « pour les femmes » et un autre « pour les hommes ». Il est de comprendre que certains facteurs biologiques et sociaux peuvent influencer le tableau, tout en évaluant la personne devant soi sans stéréotype.

Facteurs biologiques et sociaux de la douleur illustrés avec plusieurs personnes et activités quotidiennes.
Les repères neurobiologiques sont conceptuels et ne localisent pas une fonction cérébrale individuelle. Une moyenne de groupe ne prédit ni la douleur ni les besoins d’une personne. Cliquer sur l’image pour l’agrandir.
Repères cliniques et conduite prudente
Situation Interprétation Conduite
Différence moyenne de groupe Données statistiques Ne prédit pas un individu
Symptôme personnel Bilan contextualisé Adapter le suivi
Préférence de contact Consentement individuel Ne rien présumer selon le genre

Les femmes rapportent-elles davantage de douleur chronique ?

Dans plusieurs conditions musculosquelettiques, les femmes présentent en moyenne une prévalence plus élevée ou une symptomatologie plus importante. C’est notamment le cas dans certaines formes d’arthrose, de migraine, de fibromyalgie et de douleurs musculosquelettiques persistantes.

Une revue de 2024 consacrée à l’arthrose décrit des différences de prévalence, de perception de la douleur, de fonction et parfois de recours aux traitements entre hommes et femmes .

Ces observations ne signifient pas que les femmes sont « plus fragiles ». Elles reflètent probablement une combinaison de facteurs biologiques, biomécaniques, hormonaux, immunitaires et sociaux. [1]

Pourquoi parler de moyennes plutôt que de règles ?

Les distributions se chevauchent largement. Beaucoup d’hommes présentent une grande sensibilité à la douleur et beaucoup de femmes une faible sensibilité. L’appartenance à un groupe ne suffit donc jamais pour prédire le comportement d’un individu.

Cette précaution est particulièrement importante en clinique. Dire à une patiente qu’elle a mal « parce qu’elle est une femme » ou à un homme qu’il devrait mieux tolérer la douleur est scientifiquement réducteur et cliniquement nuisible. [6]

Sexe biologique et mécanismes de douleur

Les recherches expérimentales montrent que certains mécanismes de sensibilisation peuvent différer selon le sexe biologique. Une revue de Mogil et collègues publiée en 2024 décrit notamment des différences précliniques dans les voies immunitaires, la microglie, le CGRP et la prolactine .

Ces travaux sont fascinants, mais une grande partie provient de modèles animaux. Ils ne doivent pas être directement transformés en recommandations thérapeutiques individuelles chez l’humain.

La bonne conclusion est qu’il existe probablement plusieurs chemins biologiques vers une douleur persistante, dont certains varient selon le sexe. Cela ne justifie pas un diagnostic au toucher ou une technique manuelle « spécifique au sexe ». [2]

Le rôle des hormones

Les hormones sexuelles peuvent influencer la nociception, l’inflammation, la laxité de certains tissus et la récupération. Les concentrations hormonales varient avec le cycle menstruel, la grossesse, la ménopause, l’âge et certains traitements.

Cependant, les relations ne sont pas simples. Il serait excessif d’expliquer une douleur d’épaule, de dos ou de genou uniquement par les œstrogènes ou la testostérone.

Les hormones interagissent avec de nombreux autres systèmes. En clinique, elles peuvent faire partie du contexte sans devenir une explication universelle.

Sexe, genre et douleur du genou

La douleur antérieure du genou est souvent citée comme plus fréquente chez les femmes. Une revue de 2024 souligne que la différence ne peut pas être réduite à un seul facteur anatomique comme l’angle Q .

Les auteurs discutent des interactions entre anatomie, biomécanique, hormones, comportements, psychologie et exposition aux charges.

Cette vision multifactorielle est importante : rechercher une seule structure « responsable » est rarement suffisant. [3]

Le genre influence aussi l’expérience de la douleur

Les normes sociales peuvent modifier la manière dont une personne exprime la douleur, demande de l’aide ou poursuit une activité malgré les symptômes.

Certains hommes peuvent avoir appris à minimiser la douleur pour correspondre à une image de résistance. Certaines femmes peuvent avoir vécu une banalisation de leurs symptômes ou une attribution trop rapide à l’anxiété.

Ces tendances sociales ne sont pas universelles. Elles rappellent simplement que la consultation se déroule dans un contexte culturel.

Le risque des stéréotypes en clinique

Les stéréotypes peuvent influencer inconsciemment le praticien. Par exemple :

  • supposer qu’une femme exagère davantage une douleur ;
  • supposer qu’un homme tolère mieux la douleur ;
  • attribuer rapidement une douleur féminine aux hormones ;
  • attribuer une douleur masculine uniquement à la charge mécanique ;
  • présumer qu’une personne souhaite un certain type de traitement selon son sexe.

Ces raccourcis peuvent faire manquer une information importante.

Sexe et genre ne sont pas toujours binaires

La recherche en douleur a longtemps utilisé des catégories simples « homme/femme » sans toujours distinguer sexe biologique, identité de genre et facteurs sociaux. Une analyse publiée en 2024 souligne plusieurs difficultés méthodologiques : définitions imprécises, biais de recherche, descriptions binaires et manque d’intégration réelle entre sexe et genre .

Les données concernant les personnes transgenres, non binaires ou intersexes restent beaucoup plus limitées. Le praticien doit donc éviter de tirer des conclusions au-delà de ce que les études permettent. [4]

Que peut demander l’ostéopathe sans être intrusif ?

Les questions doivent être pertinentes pour le motif de consultation. Selon le contexte, il peut être utile de demander :

  • si la douleur varie avec le cycle menstruel ;
  • s’il existe une grossesse ou une période post-partum ;
  • si la ménopause ou un traitement hormonal est pertinent ;
  • si une chirurgie ou un traitement médical récent modifie la fonction ;
  • si le sommeil, le travail ou l’activité physique ont changé.

Il n’est pas nécessaire de recueillir des informations personnelles qui n’ont aucun lien clinique.

La grossesse et le post-partum

La grossesse modifie la charge, le volume sanguin, certains tissus conjonctifs et la mécanique respiratoire. Le post-partum ajoute les exigences du sommeil fragmenté, du port du bébé et de la récupération.

Une douleur dans cette période ne devrait pas être simplement attribuée à une « hormone qui relâche tout ». La situation est plus complexe.

L’ostéopathe peut travailler sur le confort musculosquelettique, mais doit reconnaître les symptômes nécessitant une évaluation obstétricale ou médicale. [10]

La ménopause et le système musculosquelettique

Les changements hormonaux de la ménopause peuvent être associés à des modifications osseuses, musculaires et articulaires. Le risque d’ostéoporose augmente notamment avec l’âge et la baisse des œstrogènes.

Pour le praticien manuel, cela signifie surtout d’adapter les forces lorsque la fragilité osseuse est connue ou suspectée et d’encourager le renforcement, l’activité portante et l’évaluation médicale du risque osseux.

La ménopause n’explique pas automatiquement une douleur régionale. [9]

Différences dans l’arthrose

La revue de Segal et collègues montre que les femmes peuvent présenter une charge d’arthrose plus importante et des trajectoires de douleur différentes dans plusieurs populations .

Mais là encore, l’imagerie et le sexe ne suffisent pas à expliquer l’incapacité. La force, le poids, le sommeil, les maladies associées, l’activité et le contexte social influencent aussi la fonction.

Les traitements devraient-ils être différents selon le sexe ?

Pour la plupart des interventions musculosquelettiques, il n’existe pas de justification pour appliquer automatiquement une technique différente à tous les hommes et toutes les femmes.

Le dosage doit surtout être individualisé selon :

  • l’irritabilité ;
  • la force ;
  • la tolérance à la charge ;
  • les comorbidités ;
  • l’âge ;
  • les objectifs ;
  • les préférences du patient.

Les différences de sexe peuvent contribuer au raisonnement, mais elles ne remplacent pas l’évaluation. [8]

Quelle place pour le toucher manuel ?

Le toucher peut réduire temporairement certains symptômes, améliorer la mobilité perçue et faciliter la reprise du mouvement. Rien n’indique cependant que le praticien puisse sentir par palpation un « profil hormonal » ou un mécanisme de douleur spécifique au sexe.

La palpation doit rester une hypothèse fonctionnelle : sensibilité, tolérance à la pression, réaction au mouvement.

Le consentement peut-il être influencé par le genre ?

Les attentes sociales peuvent parfois rendre certaines personnes moins à l’aise pour refuser un contact. C’est pourquoi le consentement doit être explicite, surtout près du thorax, du bassin ou d’autres régions intimes.

Le praticien ne doit pas supposer qu’une personne est confortable simplement parce qu’elle ne proteste pas.

La possibilité de dire non ou d’interrompre une technique doit être claire pour tous les patients. [7]

Le langage compte

Une communication prudente évite les généralisations comme :

  • « les femmes sont plus sensibles » ;
  • « les hommes sont plus raides » ;
  • « c’est hormonal » ;
  • « les femmes somatisent davantage ».

Une formulation plus scientifique serait : « Certaines différences moyennes ont été observées dans les populations, mais elles varient beaucoup d’une personne à l’autre. Voyons ce qui est pertinent dans votre situation. »

Que faire lorsqu’une douleur semble varier avec un facteur hormonal ?

Le patient peut tenir un journal simple des symptômes sur quelques semaines. Cela permet de vérifier s’il existe réellement un schéma répétitif plutôt que de l’imaginer après coup.

Si la variation est marquée ou accompagnée de symptômes gynécologiques, endocriniens ou systémiques, une consultation médicale peut être pertinente.

L’ostéopathe peut adapter temporairement la charge et le traitement selon la tolérance.

Les mécanismes immunitaires : domaine prometteur, pas outil clinique direct

La recherche sur les différences de microglie, lymphocytes, cytokines et médiateurs de douleur selon le sexe ouvre des pistes importantes .

Mais ces mécanismes ne sont pas mesurés dans une consultation ostéopathique ordinaire. Ils ne doivent donc pas être utilisés comme explications certaines pour un patient donné.

Une science mécanistique prometteuse n’est pas encore une méthode de diagnostic clinique. [5]

Individualiser sans stéréotyper

La meilleure utilisation de ces connaissances est paradoxalement de rendre le traitement plus individuel, pas plus catégorique.

Le praticien peut savoir que le sexe et le genre influencent certaines probabilités, puis revenir immédiatement à la personne : son histoire, ses symptômes, sa fonction, ses objectifs et sa réponse au traitement.

Ce que l’ostéopathie ne peut pas prétendre

L’ostéopathie ne peut pas diagnostiquer une différence hormonale par palpation, déterminer un mécanisme immunitaire de douleur avec les mains ou expliquer une souffrance par un stéréotype de sexe ou de genre.

Elle peut contribuer à la prise en charge musculosquelettique, à l’éducation, à la reprise de mouvement et à l’orientation médicale lorsque des facteurs hormonaux, gynécologiques, endocriniens ou osseux nécessitent une investigation.

Anatomie, diagnostic différentiel, drapeaux rouges et réadaptation

L’anatomie, l’état osseux, le système nerveux et les contraintes de vie peuvent modifier les probabilités sans fournir une explication automatique. L’examen reste orienté par le symptôme : localisation, force, sensibilité, mobilité et retentissement. L’imagerie est discutée selon la suspicion, jamais sur le seul sexe ou genre. Une faiblesse progressive, une douleur thoracique, un traumatisme avec appui impossible ou une articulation chaude avec malaise impose la même vigilance pour chaque personne. Hors urgence, la reprise d’activité s’adapte aux capacités et aux objectifs. Les soins de confort ne remplacent pas un bilan hormonal ou rhumatologique lorsque celui-ci est nécessaire.

Conclusion

Les recherches contemporaines montrent que sexe biologique et genre peuvent influencer la douleur, mais de façon complexe. Les différences observées reposent sur des interactions entre biologie, hormones, système immunitaire, biomécanique, comportements et contexte social.

La leçon clinique n’est pas de traiter les hommes et les femmes selon deux protocoles séparés. Elle est d’éviter le modèle universel tout en refusant les stéréotypes.

Pour l’ostéopathe, la meilleure pratique reste individualisée : écouter, examiner la fonction, adapter la dose du toucher et de l’exercice, retester et reconnaître lorsque d’autres professionnels doivent être impliqués.

Références

  1. Segal et coll. Sex differences in osteoarthritis. 2024.
  2. Mogil et coll. Sex differences in mechanisms of pain hypersensitivity. 2024.
  3. Sexual dimorphism in anterior knee pain: Current concepts. 2024.
  4. Keogh et Boerner. Integrated sex and gender perspective in pain research. 2024.
  5. Sexual Dimorphism in Pain Central Sensitization. 2023.
  6. Raja et coll. The revised IASP definition of pain. 2020.
  7. General Medical Council. Decision making and consent.
  8. NICE. Chronic pain: assessment and management. ng193.
  9. NICE. Osteoporosis: assessing fracture risk. cg146.
  10. CDC. Urgent Maternal Warning Signs and Symptoms.

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