Distinguer les concepts de Jung, les connaissances sur le corps et les limites du soin manuel
Carl Gustav Jung occupe une place singulière dans l’histoire de la psychologie. Psychiatre suisse, fondateur de la psychologie analytique, il a développé des concepts devenus célèbres : l’inconscient collectif, les archétypes, l’ombre, la persona, les complexes et l’individuation.
Ces notions ont profondément influencé la psychothérapie, la philosophie, les arts et certaines approches contemporaines qui s’intéressent aux relations entre le corps et l’expérience psychologique.
Pour un ostéopathe, Jung peut être intéressant comme source de réflexion sur la personne, le sens qu’elle attribue à son expérience et la complexité de la relation thérapeutique. Mais cette utilisation demande une frontière claire.
Les concepts jungiens ne permettent pas de conclure qu’un muscle tendu représente une émotion déterminée, qu’une posture révèle un conflit inconscient, qu’un fascia contient un souvenir traumatique ou qu’une technique manuelle « libère » un traumatisme.
Les neurosciences contemporaines montrent effectivement que le cerveau et le corps communiquent continuellement et que les signaux corporels participent à l’expérience émotionnelle. Ce domaine est notamment étudié sous le terme d’interoception [4] [5] [6] [7] [8]. Mais cette connaissance scientifique ne constitue pas une validation biologique des théories de Jung.
Qui était Carl Gustav Jung ?
Jung est né en Suisse en 1875. Psychiatre de formation, il a travaillé à l’hôpital psychiatrique du Burghölzli, à Zurich, avant de collaborer pendant plusieurs années avec Sigmund Freud.
Leurs conceptions de la psychologie se sont progressivement éloignées. Jung développa ensuite sa propre approche, qu’il nomma psychologie analytique.
Son travail s’intéressait moins uniquement à la maladie psychiatrique qu’au développement de la personnalité, aux rêves, aux symboles, aux mythes et à la manière dont l’être humain construit du sens.
Des travaux historiques montrent que plusieurs concepts de Jung se sont développés dans un contexte intellectuel très différent de celui des neurosciences contemporaines [3]. Il faut donc éviter de présenter ses idées comme si elles constituaient des modèles neurophysiologiques modernes.
Qu’est-ce que l’individuation ?
Pour Jung, l’individuation désigne un processus de développement psychologique dans lequel une personne devient progressivement plus consciente des différentes dimensions de sa personnalité [1] [2].
Il ne s’agit pas d’un mécanisme biologique mesurable dans un muscle, un fascia ou une articulation.
L’intérêt clinique éventuel de cette idée est philosophique : une personne ne se résume pas à son diagnostic, à son imagerie médicale ou à une région douloureuse.
Cela rejoint certains principes modernes de soins centrés sur la personne, mais la ressemblance conceptuelle ne signifie pas que la science contemporaine valide le modèle jungien.
Qu’est-ce que « l’ombre » ?
L’ombre représente, dans la théorie jungienne, des aspects de soi qui sont difficilement reconnus ou intégrés à l’image consciente que l’on possède de soi-même [2].
Dans une psychothérapie utilisant un cadre jungien, ce concept peut être exploré avec prudence.
Dans une consultation ostéopathique, en revanche, il serait inapproprié d’affirmer :
« Votre épaule est tendue parce que vous refoulez votre colère. »
ou :
« Cette contraction représente votre ombre. »
Une telle affirmation transforme une interprétation psychologique en diagnostic implicite.
Anatomie et mécanismes : comprendre l’interoception
L’interoception est beaucoup plus complexe que le simple fait de « sentir son corps ».
Elle comprend la détection de signaux comme :
- les battements cardiaques ;
- la respiration ;
- la faim et la satiété ;
- les sensations viscérales ;
- la température ;
- certaines modifications physiologiques liées à l’effort ou au stress.
Les chercheurs distinguent également différentes dimensions : la précision avec laquelle une personne détecte certains signaux, l’attention qu’elle leur porte, l’interprétation qu’elle en fait et la confiance qu’elle accorde à ses sensations [4] [5] [6].
Une revue récente souligne également l’intérêt de considérer ces phénomènes comme le résultat d’interactions entre plusieurs réseaux cérébraux et physiologiques plutôt que comme la fonction d’une seule région du cerveau [7].

Les neurosciences modernes confirment-elles Jung ?
Non, du moins pas au sens scientifique du terme.
Les neurosciences montrent que les sensations corporelles participent à l’expérience émotionnelle.
Jung soutenait que la psyché possédait des structures et dynamiques qu’il décrivait notamment à travers les archétypes, l’ombre et l’inconscient collectif.
Ce sont deux niveaux d’explication différents.
On peut constater une résonance philosophique entre certaines intuitions historiques de Jung et l’idée contemporaine que l’expérience humaine implique des interactions constantes entre cerveau, corps et environnement.
Mais cette ressemblance ne constitue pas une preuve.
Il serait donc incorrect d’utiliser l’interoception comme une validation rétroactive de la psychologie analytique.
Pourquoi faut-il distinguer métaphore et mécanisme ?
Une personne peut dire :
« J’ai l’impression de porter tout le poids de ma famille sur mes épaules. »
Cette phrase peut être très importante pour elle.
Le praticien peut l’écouter et reconnaître son expérience.
Mais cela ne signifie pas que les trapèzes contiennent matériellement les responsabilités familiales.
De la même manière, quelqu’un peut dire :
« Quand je parle de cette période de ma vie, mon ventre se serre. »
La sensation est réelle.
Le lien que la personne fait avec son histoire mérite d’être respecté.
Mais le praticien ne peut pas en conclure que le ventre « stockait » le souvenir.
Une métaphore peut avoir une valeur humaine sans devenir une affirmation anatomique.
Le fascia peut-il stocker un traumatisme ?
Les tissus conjonctifs sont biologiquement actifs. Ils s’adaptent aux contraintes mécaniques, participent à la transmission des forces et peuvent contribuer aux phénomènes douloureux.
Mais il n’existe pas de preuve démontrant que le fascia stocke des souvenirs autobiographiques comme le fait le système nerveux.
Lorsque le toucher ou un mouvement évoque un souvenir chez une personne, cette expérience doit être respectée.
Cependant, l’apparition du souvenir ne démontre pas qu’il était physiquement emprisonné dans le tissu.
Cette distinction protège le patient contre des explications séduisantes mais impossibles à vérifier.
Que signifie une contraction du corps pendant un récit difficile ?
Imaginons qu’un patient raconte une période traumatisante de sa vie et que l’ostéopathe remarque que sa respiration devient plus courte, que ses épaules se contractent ou qu’il adopte une posture plus protectrice.
Ces changements peuvent accompagner une réaction émotionnelle.
Mais ils ne permettent pas d’en déterminer la cause avec certitude.
La posture et le tonus peuvent également varier avec la douleur, l’anticipation, l’inconfort, la fatigue ou simplement la position adoptée.
L’ostéopathe peut dire :
« Je remarque que votre respiration a changé. Est-ce que vous souhaitez que nous arrêtions un moment ? »
Il devrait éviter :
« Votre corps vient de révéler le traumatisme. »
La première formulation décrit et demande.
La seconde interprète.

Observer ou interpréter ?
| Approche appropriée : observer et demander | Interprétation à éviter |
|---|---|
| « Je remarque que votre respiration change. » | « Votre corps revit le traumatisme. » |
| « Souhaitez-vous faire une pause ? » | « Cette tension contient une émotion. » |
| « Est-ce que cette position est toujours confortable ? » | « Votre épaule exprime une colère refoulée. » |
| « Qu’est-ce que vous ressentez en ce moment ? » | « Votre fascia garde la mémoire de cet événement. » |
| « Préférez-vous que je retire mes mains ou que nous changions de position ? » | « Cette réaction montre où votre traumatisme est stocké. » |
| « Vous pouvez arrêter la séance ou le contact à tout moment. » | « Il faut laisser sortir cette émotion pour libérer le corps. » |
Une approche « informée par le traumatisme » est-elle la même chose qu’une thérapie du traumatisme ?
Non.
Une approche de soins tenant compte de la possibilité d’expériences traumatiques cherche notamment à favoriser sécurité, choix, collaboration et respect du consentement.
Mais cela n’équivaut pas à traiter un trouble traumatique.
Une revue systématique de l’Agency for Healthcare Research and Quality publiée en 2025 souligne par ailleurs que les modèles de trauma-informed care sont très hétérogènes et que les preuves concernant leurs effets cliniques globaux restent insuffisantes [10].
Une étude en physiothérapie met néanmoins en évidence des enjeux pratiques particulièrement pertinents pour les soins manuels : toucher, consentement présumé, choix du patient, sentiment de sécurité et partage du pouvoir décisionnel [11].
Comment l’ostéopathe peut-il appliquer ces principes ?
Le principe le plus simple est de rendre le soin prévisible et collaboratif.
Avant un contact ou une technique, le praticien peut expliquer ce qu’il souhaite faire.
Il peut demander la permission.
Il peut proposer différentes positions.
Il doit accepter immédiatement un refus ou une demande d’arrêt.
Il peut demander :
« Est-ce confortable ? »
« Souhaitez-vous continuer ? »
« Préférez-vous une autre position ? »
Ces questions appartiennent à une bonne pratique de soins. Elles ne constituent pas une psychothérapie.
Pourquoi faut-il se méfier des questions suggestives ?
Une question comme :
« Quelle émotion est enfermée dans votre épaule ? »
contient déjà l’hypothèse qu’une émotion est enfermée dans l’épaule.
Le patient peut alors chercher une réponse correspondant aux attentes du thérapeute.
À l’inverse :
« Qu’est-ce que vous ressentez lorsque vous faites ce mouvement ? »
reste descriptif.
Cette distinction est importante parce que les attentes et le contexte relationnel peuvent influencer l’expérience d’un soin. Les recherches consacrées à la relation thérapeutique en réadaptation soulignent notamment l’importance de la communication, de la confiance, de la collaboration et de la décision partagée [12].
Drapeaux rouges et orientation vers les professionnels de santé mentale
Une orientation est particulièrement appropriée lorsque le patient souhaite travailler :
- un traumatisme ;
- des souvenirs envahissants ;
- une anxiété importante ;
- une dépression persistante ;
- des symptômes dissociatifs ;
- des conflits psychologiques récurrents ;
- ou des difficultés émotionnelles qui dépassent le cadre d’un soin manuel.
L’ostéopathe peut continuer à traiter une plainte musculosquelettique lorsqu’elle relève de son champ de pratique, tout en collaborant avec le professionnel en santé mentale.
Lorsque des idées suicidaires, une incapacité à assurer sa propre sécurité, une désorganisation psychique importante ou une situation de crise apparaissent, une évaluation médicale ou psychologique urgente devient prioritaire.
Jung peut-il malgré tout être utile à l’ostéopathe ?
Oui — à condition de changer la question.
L’intérêt de Jung n’est probablement pas :
« Que signifie psychologiquement ce muscle ? »
mais plutôt :
« Est-ce que je suis en train d’imposer ma propre interprétation à l’expérience du patient ? »
Ses réflexions sur la projection peuvent rappeler au clinicien qu’il observe toujours le patient à travers ses propres connaissances, attentes et croyances.
Cette prise de conscience encourage l’humilité clinique.
Lorsqu’un patient attribue lui-même un sens personnel à une sensation, le praticien peut l’écouter sans confirmer une causalité qu’il ne peut démontrer.
Examen clinique et diagnostic différentiel : ne pas psychologiser une douleur
Une contraction peut accompagner douleur, fatigue, effort ou détresse. L’entretien et l’examen fonctionnel recherchent les circonstances observables ; ils ne révèlent pas un conflit inconscient. Une faiblesse nouvelle, une douleur brutale inhabituelle, de la fièvre ou une dégradation générale nécessitent une évaluation médicale adaptée. L’imagerie ne montre ni l’ombre jungienne ni un souvenir stocké dans un fascia. Elle se discute uniquement pour une question médicale précise. L’ostéopathe ne pose pas de diagnostic médical ou psychiatrique.
Réadaptation et rôle de l’ostéopathie
Les objectifs restent concrets : retrouver un mouvement confortable, maintenir les activités et respecter le consentement. Une prise en charge psychothérapeutique relève d’un professionnel habilité. En cas de danger immédiat ou d’impossibilité de rester en sécurité, les services d’urgence doivent être sollicités sans attendre un soin manuel.
Références
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- Jung CG. The Archetypes and the Collective Unconscious. In: Collected Works of C.G. Jung, Vol. 9, Part 1. Princeton University Press.
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- Brewer R, Murphy J, Bird G. Atypical interoception as a common risk factor for psychopathology: A review. Neurosci Biobehav Rev. 2021;130:470-508. doi:10.1016/j.neubiorev.2021.07.036. PMID: 34358578. Source
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- Physiotherapy and trauma-informed principles of safety, trustworthiness, choice, collaboration and empowerment. 2024. PMID: 38374583. Source
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