Retenir la présence sans confondre soin manuel et psychothérapie
Fritz Perls est surtout connu comme l’un des fondateurs de la Gestalt-thérapie. Son travail ne relève pas de l’ostéopathie, mais il a profondément influencé la manière dont plusieurs approches thérapeutiques pensent la présence, l’expérience immédiate, la conscience corporelle et la relation entre thérapeute et patient.

Pour l’ostéopathe, Perls est intéressant non pas parce qu’il fournirait une méthode manuelle, mais parce qu’il pose une question encore très actuelle : que se passe-t-il si l’on cesse, pendant un moment, de chercher une explication cachée et que l’on porte attention à ce qui est directement observable ici et maintenant ?
Cette orientation peut enrichir le raisonnement clinique à condition de respecter une frontière essentielle : la Gestalt-thérapie est une psychothérapie. L’ostéopathe peut s’inspirer d’une attitude de présence, d’observation et de non-interprétation sans pratiquer une psychothérapie ni analyser les conflits psychiques du patient.

Qui était Fritz Perls ?
Frederick « Fritz » Perls est né en 1893 à Berlin. Médecin et psychiatre de formation, il a été influencé par la psychanalyse, la psychologie de la Gestalt, l’existentialisme, la phénoménologie et plusieurs courants de pensée du XXe siècle.
Avec Laura Perls et Paul Goodman, il participe à la formulation de la Gestalt-thérapie au milieu du XXe siècle. L’ouvrage Gestalt Therapy: Excitement and Growth in the Human Personality, publié en 1951, est généralement considéré comme l’un des textes fondateurs du courant.
La Gestalt-thérapie met l’accent sur le contact, la conscience de l’expérience, l’expérimentation et la relation thérapeutique.
La Gestalt-thérapie n’est pas la psychologie de la Gestalt
Les deux traditions sont historiquement liées, mais elles ne sont pas identiques.
La psychologie de la Gestalt étudie notamment la perception et la manière dont le cerveau organise les éléments en ensembles cohérents. La Gestalt-thérapie est une méthode psychothérapeutique qui s’inspire de certains principes gestaltistes mais aussi de nombreuses autres influences .
Cette distinction est importante car le mot « Gestalt » est parfois utilisé de façon vague pour justifier toute approche globale du corps.
Le “ici et maintenant”
L’un des thèmes les plus associés à Perls est l’attention au présent. Plutôt que de discuter uniquement de ce qui s’est passé dans le passé, la Gestalt-thérapie examine comment l’expérience apparaît maintenant dans les sensations, la respiration, les mots, la posture et la relation.
En ostéopathie, une idée comparable peut être utilisée sans entrer dans la psychothérapie : observer ce que le patient ressent pendant un mouvement réel.
Par exemple : « Que sentez-vous lorsque vous tournez la tête maintenant ? » est une question clinique. Elle n’exige pas d’interpréter la sensation comme un symbole psychologique.
La conscience corporelle
La Gestalt-thérapie utilise fréquemment l’attention aux sensations corporelles. Une tension, un changement respiratoire ou un mouvement interrompu peuvent devenir des éléments d’exploration psychothérapeutique.
En ostéopathie, ces mêmes phénomènes peuvent être observés pour une raison différente : évaluer la fonction, la douleur, l’appréhension ou la tolérance au mouvement.
La structure observable peut être similaire, mais le cadre et l’objectif ne sont pas les mêmes.
Le danger de transformer une sensation en signification
Une sensation corporelle n’est pas un dictionnaire.
Une gorge serrée ne signifie pas automatiquement qu’une personne « ne dit pas ce qu’elle pense ». Une douleur thoracique ne signifie pas qu’elle « protège son cœur émotionnel ». Une rigidité lombaire ne prouve pas une difficulté à « lâcher prise ».
Ces métaphores peuvent parfois résonner avec une personne, mais elles ne doivent jamais être présentées comme des diagnostics.
L’expérience avant l’explication
L’un des intérêts de l’approche phénoménologique est de décrire avant d’interpréter.
Le patient dit : « je sens une tension lorsque je lève le bras ». Le praticien peut demander où elle apparaît, à quel moment, si elle change avec la vitesse ou la position du cou.
Cette démarche est très compatible avec un raisonnement clinique moderne : rester proche des faits observables avant de construire une théorie.
Le contact selon la Gestalt
La Gestalt-thérapie accorde une place centrale au contact : la manière dont une personne entre en relation avec son environnement et avec les autres.
Dans une pratique manuelle, le mot « contact » prend aussi un sens très concret. Le toucher est une interaction réelle qui peut être confortable, neutre ou menaçante selon la personne.
Le consentement et la capacité du patient à exprimer un refus sont donc essentiels.
Présence thérapeutique et compétence
Être présent ne signifie pas simplement être calme ou silencieux. Une présence clinique de qualité implique aussi de suivre le raisonnement, de remarquer les changements, d’expliquer les limites et de rester attentif aux réactions du patient.
La relation thérapeutique contemporaine est souvent décrite comme un partenariat basé sur la communication, la collaboration, l’individualisation et le soutien à l’autonomie .
Cette perspective rejoint certaines intuitions de la Gestalt sans exiger d’utiliser son cadre psychothérapeutique.
La relation “Je-Tu”
Les approches gestaltistes ont été influencées par la philosophie dialogique de Martin Buber et par l’idée d’une rencontre véritable entre deux personnes.
Dans le soin, cette idée peut être traduite simplement : le patient n’est pas un objet que le praticien manipule. Il participe activement à la séance.
Le praticien peut avoir une expertise clinique sans retirer au patient son autorité sur ses propres sensations.
Perls et l’expérimentation
La Gestalt-thérapie utilise de nombreux « experiments » : modifications temporaires de comportement, imagination, mouvement, dialogue ou mise en situation.
En ostéopathie, l’expérimentation peut être beaucoup plus simple et rester strictement fonctionnelle :
- changer la vitesse d’un mouvement ;
- modifier la position d’un pied ;
- essayer une autre stratégie respiratoire ;
- comparer avant et après une technique ;
- tester une charge différente.
Cette démarche transforme la séance en exploration collaborative plutôt qu’en correction imposée.
Le retest comme expérience
Le retest est probablement l’une des façons les plus concrètes d’appliquer cette logique.
Avant une technique, le patient effectue un mouvement. Après, il le répète. On observe ce qui change.
Le praticien n’a pas besoin de dire qu’une articulation a été « remise en place ». Il peut simplement constater qu’un mouvement est plus facile, inchangé ou plus irritant.
Le corps comme source d’information, pas comme oracle
Perls encourageait souvent les patients à porter attention à ce qu’ils ressentaient dans leur corps. Cette orientation a contribué à la popularité de nombreuses approches psychocorporelles.
Mais en médecine et en ostéopathie, les sensations ne doivent pas remplacer les données cliniques.
Une douleur thoracique peut nécessiter une évaluation médicale. Une faiblesse progressive ne doit pas être interprétée symboliquement. Un vertige nouveau n’est pas simplement une difficulté à « trouver son centre ».
Le rôle du langage
La manière de formuler une observation influence l’expérience du patient.
Dire « votre bassin est complètement bloqué » crée un message très différent de « ce mouvement est plus sensible aujourd’hui ».
Une communication prudente réduit le risque de donner au patient une identité de fragilité.
La responsabilité du patient : nuance essentielle
Perls est parfois associé à un discours très centré sur la responsabilité personnelle. Dans certains contextes, ce langage peut devenir culpabilisant.
En santé musculosquelettique, il est important de distinguer autonomie et culpabilité.
Le patient peut développer des moyens d’agir sur sa condition sans être responsable d’avoir créé sa douleur.
Le présent n’efface pas l’histoire
Porter attention au présent ne signifie pas que l’histoire médicale est inutile.
Une blessure ancienne, une chirurgie, une maladie inflammatoire ou un événement traumatique peut avoir une importance clinique réelle.
Le raisonnement moderne intègre le passé tout en évaluant la situation actuelle.
La Gestalt et les émotions
Dans une psychothérapie gestaltiste, l’émotion peut être explorée activement. En ostéopathie, une émotion apparue pendant une séance peut simplement être reconnue.
Le praticien peut dire : « je vois que ce moment vous touche; souhaitez-vous faire une pause ? »
Il ne devrait pas demander au patient d’explorer un conflit inconscient ou de travailler un trauma psychologique s’il n’est pas autorisé à pratiquer la psychothérapie.
Le Québec et les limites de pratique
Au Québec, la psychothérapie est une activité réservée. L’ostéopathe peut écouter, observer, utiliser le silence, poser des questions sur les sensations corporelles et reconnaître l’influence de l’émotion sur le corps.
Il doit toutefois éviter de traiter les troubles psychologiques, d’interpréter les défenses ou de présenter une technique manuelle comme une psychothérapie.
Ce que l’ostéopathie peut retenir de Fritz Perls
Plusieurs principes peuvent être traduits en pratique clinique :
- rester proche de l’expérience actuelle ;
- observer avant d’expliquer ;
- poser des questions ouvertes ;
- considérer le patient comme partenaire ;
- expérimenter plutôt qu’imposer ;
- laisser une hypothèse être réfutée ;
- respecter le désaccord.
Ce qu’il faut laisser à la psychothérapie
Le travail sur les conflits intrapsychiques, les projections, les expériences inachevées, les traumatismes psychologiques ou les difficultés relationnelles profondes appartient au champ psychothérapeutique.
Un ostéopathe peut s’inspirer d’une attitude phénoménologique sans utiliser les techniques psychothérapeutiques de Perls.
Une pratique moins interprétative
Paradoxalement, l’une des meilleures leçons que l’ostéopathie peut tirer de cette histoire est de réduire les interprétations.
Au lieu de dire au patient ce que signifie sa posture, le praticien peut demander ce qu’il ressent. Au lieu de décider qu’une tension est émotionnelle, il peut examiner les options biomécaniques et fonctionnelles.
Cette modestie renforce la collaboration.
Diagnostic différentiel : évaluer aussi les autres causes
Lorsqu’une personne consulte pour une douleur ou un autre symptôme physique, son histoire personnelle ou familiale ne remplace pas l’évaluation clinique. Les causes musculosquelettiques, neurologiques ou médicales pertinentes doivent rester dans le raisonnement. Une anxiété associée ne les exclut pas. Le professionnel habilité précise le diagnostic lorsque cela est nécessaire ; l’ostéopathe ne conclut pas à une origine émotionnelle à partir du toucher ou d’un récit.
Drapeaux rouges : quand orienter ?
Une souffrance psychique persistante, un sommeil très perturbé ou un retentissement important sur les activités justifient une orientation vers un professionnel habilité. Un symptôme physique nouveau, intense ou progressif doit aussi être évalué médicalement. Il ne faut pas l’expliquer automatiquement par une émotion, une histoire familiale ou une métaphore.
Repères pour une lecture critique
Une attention au moment présent peut se traduire simplement par une question : comment ce geste est-il vécu maintenant ? La réponse sert à adapter le soin, sans analyser la personnalité ni faire revivre un conflit. Les écrits fondateurs de la Gestalt renseignent sur une histoire intellectuelle ; ils ne démontrent pas l’efficacité d’une technique ostéopathique. Inversement, des données générales sur la relation thérapeutique ne valident pas toute interprétation inspirée de Perls. Une pratique claire précise l’objectif de confort, laisse le choix et oriente lorsque la demande relève d’un travail psychothérapeutique. [1] [2]
| Situation | Ce qu’il faut observer | Conduite prudente |
|---|---|---|
| Expérience présente | Sensations et préférences rapportées | Écoute descriptive et consentement |
| Interprétation psychologique | Sens supposé d’une posture ou d’un symptôme | Éviter les conclusions imposées |
| Travail psychothérapeutique | Exploration thérapeutique d’une souffrance psychique | Professionnel habilité et cadre spécifique |
Garder une frontière claire entre histoire et efficacité
Les références réunissent des travaux de nature différente : sources historiques lorsqu’elles sont disponibles, recherches cliniques et repères sur la relation de soin. Une étude portant sur une famille de psychothérapies ne valide pas chaque école, chaque métaphore ni leur transfert au toucher ostéopathique. Une association observée dans une population ne permet pas non plus de déduire l’histoire personnelle d’un patient. [3] [4] [5]
Application clinique : consentement et orientation
La personne doit pouvoir décrire son expérience avec ses propres mots, corriger une interprétation et refuser une discussion sensible. Une douleur reste une expérience réelle même lorsque ses mécanismes sont complexes. Les décisions se prennent avec des objectifs compréhensibles et des limites explicites. [6] [7] Le confort associé au toucher ne suffit pas à démontrer un mécanisme symbolique ou psychologique. Une souffrance psychique persistante demande une évaluation par un professionnel habilité ; l’ostéopathe ne se substitue pas à un psychothérapeute. Les sources suivantes apportent un cadre critique et ne constituent pas une validation générale de la doctrine présentée. [8] [9] [10]
Conclusion
Fritz Perls a profondément marqué l’histoire de la psychothérapie par son insistance sur le moment présent, la conscience de l’expérience et l’expérimentation. Ces idées ont influencé bien au-delà de la Gestalt-thérapie.
Pour l’ostéopathie, leur intérêt est surtout méthodologique : observer avant d’interpréter, rester proche de ce que le patient vit maintenant et construire la séance comme une exploration partagée.
La frontière doit cependant rester claire. L’ostéopathe peut travailler avec les sensations, le mouvement et la présence sans devenir psychothérapeute. La qualité du soin dépend alors moins d’une interprétation cachée que d’une capacité à écouter, tester et ajuster.
Références
- Gestalt psychology and Gestalt therapy
- Rosendahl S, Sattel H, Lahmann C. Effectiveness of Body Psychotherapy: a systematic review and meta-analysis. Frontiers in Psychiatry. 2021.
- Effects of manual osteopathic interventions on psychometric and psychophysiological indicators of anxiety, depression and stress in adults: a systematic review and meta-analysis of randomised controlled trials
- Physical therapist characteristics and therapeutic relationship process construct factors that improve patient health outcomes in physical therapy: a systematic review
- Nicolson KP et coll. What is the association between childhood adversity and subsequent chronic pain in adulthood? A systematic review. BJA Open. 2023.
- Raja SN et coll. The revised IASP definition of pain: concepts, challenges, and compromises. Pain. 2020.
- NICE. Shared decision making. NG197. 2021.
- Draper-Rodi J et coll. Integrated manual therapies: IASP taskforce viewpoint. Pain Reports. 2024.
- NICE. Post-traumatic stress disorder. NG116.
- Gouvernement du Québec. Soins et services par étapes en santé mentale : des autosoins à la psychothérapie.
















