Trauma et réactions corporelles : reconnaître les effets sans inventer une mémoire des tissus
Bessel van der Kolk a joué un rôle majeur dans la diffusion publique de l’idée selon laquelle les traumatismes psychologiques peuvent avoir des conséquences durables sur le corps, la mémoire, l’attention et la régulation physiologique. Son livre The Body Keeps the Score, publié en 2014, est devenu l’un des ouvrages les plus influents sur le trauma auprès du grand public.
Cette influence a eu un effet positif : de nombreuses personnes ont mieux compris que le trouble de stress post-traumatique, ou TSPT, ne se résume pas à « penser trop au passé ». Les réactions de sursaut, les troubles du sommeil, l’hypervigilance, les changements d’attention et certains symptômes corporels font réellement partie du tableau.
Mais le succès de la formule « le corps garde les traces » a aussi entraîné des extrapolations. Dans certains milieux, elle est devenue l’idée que les muscles ou les fascias stockeraient littéralement des souvenirs traumatiques que le toucher pourrait libérer. Cette conclusion n’est pas établie. Une lecture moderne de van der Kolk doit donc distinguer les effets biologiques du trauma des notions simplifiées de « mémoire tissulaire ».


| Situation | Repère | Conduite prudente |
|---|---|---|
| Réaction corporelle | Tension, sursaut, souffle modifié | Ne révèle pas un événement précis |
| Soin manuel | Confort musculosquelettique éventuel | Ne constitue pas une psychothérapie |
| TSPT | Symptômes et retentissement évalués | Orientation qualifiée |
Qui est Bessel van der Kolk ?
Bessel van der Kolk est un psychiatre et chercheur spécialisé dans le trauma psychologique. Ses travaux se sont intéressés au trouble de stress post-traumatique, à la mémoire traumatique, aux réponses physiologiques et à plusieurs interventions thérapeutiques.
Dès les années 1990, il publie sur l’idée que les traumatismes peuvent être associés à des altérations durables des réponses au stress et de la mémoire.
Son travail a contribué à populariser une vision du TSPT comme trouble touchant l’ensemble de la personne, et non uniquement les souvenirs conscients. [1]
Que signifie réellement “le corps garde les traces” ?
Pris au sens large, le concept peut décrire le fait qu’un traumatisme psychologique peut modifier durablement :
- la vigilance ;
- le sommeil ;
- la réactivité au stress ;
- la fréquence cardiaque ;
- les réponses de sursaut ;
- la concentration ;
- la manière dont certains rappels sont perçus.
Ces phénomènes sont compatibles avec les connaissances modernes sur le TSPT.
Ils ne signifient pas qu’un souvenir autobiographique est enregistré dans un fascia, un psoas ou une articulation.
La mémoire n’est pas stockée dans les muscles
Les souvenirs autobiographiques et traumatiques impliquent des réseaux cérébraux complexes. Les sensations corporelles peuvent faire partie d’un souvenir ou servir de déclencheur, mais cela ne transforme pas un tissu périphérique en support de mémoire au sens psychologique.
Une zone douloureuse peut être associée à une expérience traumatique sans « contenir » le souvenir.
Cette distinction est particulièrement importante en thérapie manuelle.
Le TSPT est-il seulement psychologique ?
Non. Comme de nombreux troubles mentaux, le TSPT possède des manifestations physiologiques réelles.
Hypervigilance, troubles du sommeil, réactions autonomes, tension musculaire et modifications du traitement des signaux sensoriels peuvent être présentes.
Reconnaître ces manifestations ne signifie pas qu’elles peuvent être traitées directement par un soin manuel.
Le corps peut réagir avant que la personne ait le temps de réfléchir
Une personne ayant vécu un trauma peut réagir fortement à un son, une position, une proximité ou un contact rappelant l’événement, parfois avant de pouvoir expliquer consciemment pourquoi.
Cette rapidité est compatible avec les systèmes de détection de menace et les apprentissages conditionnés.
Mais le praticien doit éviter d’inventer le contenu de cette réaction. Une crispation n’indique pas quel événement a été vécu.
Le toucher peut-il déclencher une réaction ?
Oui. Le toucher est une expérience sensorielle et relationnelle. Certaines personnes ayant vécu des expériences difficiles peuvent être plus sensibles à la proximité, à certaines positions ou à un contact inattendu.
Cela renforce l’importance du consentement.
Le praticien doit annoncer ce qu’il va faire, demander l’accord et donner au patient la possibilité réelle d’interrompre la technique.
Le toucher peut-il “libérer” un trauma ?
Cette formulation est trop forte.
Une personne peut avoir une réaction émotionnelle pendant un traitement. Elle peut se sentir soulagée, pleurer ou se rappeler quelque chose.
Mais ces événements ne prouvent pas qu’un trauma était stocké dans le tissu ni qu’il vient d’être traité.
Le traitement d’un TSPT nécessite une prise en charge psychothérapeutique ou psychiatrique appropriée.

Les affirmations populaires doivent-elles être réévaluées ?
Oui. Une publication de 2026 dans le BJPsych Bulletin a examiné de façon critique plusieurs affirmations neurobiologiques et thérapeutiques popularisées par The Body Keeps the Score.
L’auteur souligne que certaines formulations largement reprises dans le discours public donnent parfois une impression de certitude supérieure à ce que les données permettent.
Cette critique ne signifie pas que le trauma n’a pas d’effets biologiques. Elle rappelle qu’un récit convaincant doit rester proportionné aux preuves. [2]
Les neurosciences peuvent-elles être simplifiées à l’excès ?
Oui. Des images cérébrales ou des différences de groupe peuvent être transformées à tort en affirmations comme « le trauma endommage cette région du cerveau » chez toute personne.
Les études de neuroimagerie montrent souvent des différences moyennes entre groupes, avec beaucoup de chevauchement individuel.
On ne peut pas lire le vécu d’un patient dans une image cérébrale, encore moins dans une palpation corporelle.
Le rôle de l’hypervigilance
Une personne hypervigilante peut surveiller constamment son environnement et son corps. Elle peut sursauter facilement, dormir moins bien et maintenir davantage de tension musculaire.
Cette tension peut contribuer à des douleurs musculosquelettiques, mais elle n’explique pas automatiquement toute douleur.
L’ostéopathe peut reconnaître cette sensibilité et adapter son contact, sans prétendre traiter le trouble traumatique lui-même.
La notion de sécurité
La sécurité est souvent évoquée dans les approches dites « trauma-informed ». Dans une pratique manuelle, elle peut être rendue très concrète :
- expliquer le déroulement ;
- demander l’autorisation avant le toucher ;
- éviter les surprises ;
- laisser le patient choisir certaines positions ;
- respecter immédiatement un refus ;
- ne pas insister sur une technique qui augmente la détresse.
Ces mesures améliorent la qualité du soin sans nécessiter d’interprétation psychologique.
Le consentement n’est pas un simple formulaire
Une personne peut consentir au début puis changer d’avis pendant la séance.
Le praticien doit rester attentif aux signes verbaux et non verbaux d’inconfort.
Un retrait, une respiration brusquement bloquée ou une tension peuvent justifier une pause et une question simple : « est-ce que ce contact vous convient toujours ? »
Le patient n’a pas à raconter son trauma
Une prise en charge musculosquelettique ne nécessite pas que le patient révèle des détails intimes de son histoire traumatique.
Le praticien peut simplement demander s’il existe des positions ou contacts à éviter.
Cette approche respecte la confidentialité et limite le risque de dépasser le champ de pratique.
Le risque de la suggestion
Lorsque le praticien dit « votre corps se souvient de quelque chose », il peut orienter fortement l’interprétation du patient.
Cette suggestion peut créer un récit qui n’était pas présent auparavant.
Il est préférable de rester descriptif : « cette zone semble très sensible aujourd’hui; qu’est-ce que vous ressentez ? » [7]
Les souvenirs traumatiques sont-ils toujours fragmentés ou non verbaux ?
Les traumatismes peuvent affecter la mémoire, mais il n’existe pas une seule forme universelle de mémoire traumatique.
Certaines personnes se souviennent avec beaucoup de détails. D’autres présentent des trous de mémoire ou des souvenirs intrusifs.
Il est donc imprudent de supposer qu’un symptôme corporel révèle nécessairement un souvenir qui n’a pas encore été retrouvé.
Les approches corporelles ont-elles une place dans le traitement du TSPT ?
Plusieurs interventions corporelles, comme le yoga, certaines approches de relaxation ou l’activité physique, ont été étudiées comme compléments chez des personnes souffrant de TSPT.
Le niveau de preuve varie selon l’intervention.
Ces approches ne remplacent pas automatiquement les psychothérapies fondées sur les données probantes, mais elles peuvent contribuer au bien-être ou à la régulation chez certains patients.
Ostéopathie et TSPT : quelle place réaliste ?
L’ostéopathie peut proposer un accompagnement complémentaire d’une douleur musculosquelettique chez une personne qui a aussi un TSPT, en adaptant le rythme, le consentement et la communication.
Elle ne doit pas être présentée comme un traitement du TSPT.
La différence est importante : traiter la cervicalgie d’une personne traumatisée n’est pas traiter son trauma.
La collaboration interprofessionnelle
Lorsqu’un patient exprime une détresse psychologique importante, des flashbacks, des idées suicidaires, une dissociation marquée ou une incapacité fonctionnelle liée au trauma, une orientation vers les professionnels appropriés est essentielle.
Le médecin, le psychologue, le psychothérapeute ou le psychiatre possède un rôle central dans la prise en charge.
Le Québec et les limites professionnelles
Au Québec, la psychothérapie est une activité réservée. Un ostéopathe sans permis de psychothérapie doit donc éviter d’annoncer qu’il « traite le trauma », « libère les mémoires traumatiques » ou travaille directement l’inconscient du patient.
Il peut offrir une présence, un toucher consenti et une prise en charge musculosquelettique adaptée.
Le rôle du retest
Une personne peut se sentir plus détendue après une séance. C’est une expérience valable.
Mais l’ostéopathe doit revenir à son objectif clinique : le mouvement est-il plus facile ? la douleur a-t-elle changé ? la fonction s’améliore-t-elle ?
Le retest empêche de transformer une ambiance émotionnelle en preuve d’efficacité thérapeutique.

Ce que l’ostéopathie peut retenir de van der Kolk
Plusieurs principes sont utiles :
- le vécu psychologique peut modifier l’expérience corporelle ;
- les réactions de stress sont biologiquement réelles ;
- le toucher peut être chargé de signification ;
- le consentement et le contrôle du patient sont essentiels ;
- le contexte relationnel compte.
Ces principes peuvent être intégrés sans prétendre que le corps stocke littéralement un souvenir dans un tissu.
Ce qu’il faut éviter
Il faut éviter de chercher des souvenirs cachés, d’interpréter une tension comme preuve de trauma, de suggérer qu’une réaction corporelle confirme une histoire non reconnue par le patient ou d’annoncer une « libération traumatique » après une technique.
Ces pratiques dépassent les preuves disponibles et peuvent dépasser le champ professionnel de l’ostéopathe.
Anatomie et examen clinique : des symptômes réels, sans lecture des tissus
Le système nerveux, les muscles respiratoires et la commande du mouvement participent aux réponses corporelles. La définition IASP reconnaît la dimension sensorielle et émotionnelle de la douleur; elle ne permet pas d’attribuer un symptôme à un souvenir précis. Le TSPT possède des critères cliniques et un retentissement propres, évalués par les professionnels compétents. [5][8]
Diagnostic différentiel et imagerie
Une douleur, des palpitations ou un souffle court peuvent avoir plusieurs causes. L’entretien recherche le début, l’évolution, les déclencheurs et les symptômes associés. Un problème médical ne s’exclut pas parce que la personne a vécu un traumatisme. L’imagerie ne confirme pas une mémoire corporelle : elle se prescrit selon une indication médicale.
Drapeaux rouges et orientation
Douleur thoracique nouvelle, difficulté respiratoire importante, perte de connaissance ou faiblesse soudaine impose une aide urgente. Une détresse psychique avec danger immédiat nécessite aussi une réponse urgente. Une souffrance persistante, même sans crise, mérite une orientation vers un professionnel de santé mentale qualifié. L’ostéopathe n’agit pas comme psychothérapeute. [3][4][6]
Réadaptation et choix du patient
Une activité physique adaptée peut soutenir la santé générale, sans constituer à elle seule un traitement du TSPT. Les séances éventuelles doivent respecter le refus et la possibilité d’arrêter; le GMC fournit ici un repère éthique britannique, non une description du droit québécois. [9][10]
Conclusion
Bessel van der Kolk a contribué à faire comprendre au grand public que le trauma psychologique a des effets corporels et physiologiques réels. Cette contribution a été importante.
Mais la formule « le corps garde les traces » ne doit pas devenir une théorie simplifiée selon laquelle les muscles et les fascias stockeraient des souvenirs accessibles par les mains du praticien.
Pour l’ostéopathie, la meilleure intégration est plus modeste : reconnaître l’influence du stress, respecter la sensibilité au toucher, donner au patient un contrôle réel sur la séance et orienter vers une prise en charge psychothérapeutique lorsque le trauma constitue le problème principal.
Le corps peut porter les conséquences d’une expérience. Cela ne signifie pas qu’il constitue un livre que l’ostéopathe peut lire à la place du patient.

Références
- van der Kolk BA. The body keeps the score: memory and evolving psychobiology of posttraumatic stress. 1994.
- Scheeringa MS. Evaluating evidence behind popular trauma narratives: claims in The Body Keeps the Score. BJPsych Bulletin. 2026.
- NICE. Post-traumatic stress disorder. NG116.
- VA National Center for PTSD. Overview of Psychotherapy for PTSD, recommandations VA/DoD 2023.
- NIMH. Traumatic Events and Post-Traumatic Stress Disorder.
- Ordre des psychologues du Québec. Qui pratique la psychothérapie ?
- Otgaar H, et al. The Return of the Repressed: claims of long-forgotten trauma. 2019.
- Raja SN, et al. The revised IASP definition of pain. Pain. 2020.
- GMC. Decision making and consent. Repère éthique britannique, non description du droit québécois.
- OMS. Guidelines on physical activity and sedentary behaviour. 2020.



















