Transmission des charges et mouvement : raisonner au-delà des asymétries
Le bassin est souvent présenté en ostéopathie comme le « centre » du corps. Cette image est compréhensible : il relie la colonne aux membres inférieurs, transmet des charges pendant la marche, protège les organes pelviens et sert d’ancrage à de nombreux muscles. Mais ce rôle biomécanique important a parfois conduit à des explications trop simples, comme l’idée qu’un bassin « déplacé » ou « tourné » serait la cause principale de nombreuses douleurs.
Les connaissances actuelles montrent une réalité plus nuancée. Le bassin est robuste, ses articulations sont peu mobiles et les asymétries sont fréquentes. Les articulations sacro-iliaques peuvent être douloureuses, mais leur diagnostic est difficile et ne repose pas sur la sensation que « l’ilium est en avant » ou que « le sacrum est bloqué ».
Pour l’ostéopathe, l’enjeu est donc de comprendre le bassin comme un système de transmission de charge et de mouvement, sans transformer chaque différence palpatoire en lésion.

| Situation | Repère | Conduite prudente |
|---|---|---|
| Asymétrie | Morphologie ou position possible | Pas de déplacement démontré |
| Douleur de ceinture pelvienne | Plusieurs causes possibles | Examen et diagnostic différentiel |
| Activité améliorée | Capacité plus grande | Ne prouve pas un réalignement |
Anatomie : de quoi est constitué le bassin ?
Le bassin osseux comprend le sacrum et les deux os coxaux, chacun formé de l’ilion, de l’ischion et du pubis. Les principales articulations sont :
- les deux articulations sacro-iliaques ;
- la symphyse pubienne ;
- les articulations coxo-fémorales qui relient le bassin aux fémurs ;
- la jonction lombo-sacrée qui relie le bassin à la colonne.
Ces structures travaillent ensemble pendant la marche, le transfert de charge et les mouvements du tronc.
Le bassin bouge-t-il beaucoup ?
Non. Les articulations sacro-iliaques possèdent une mobilité faible comparée à la hanche ou à l’épaule.
Une revue biomécanique publiée en 2024 rapporte que les mouvements sacro-iliaques sont très petits, souvent inférieurs à un millimètre dans certaines mesures, avec une grande variabilité anatomique.
Cette faible mobilité ne signifie pas que l’articulation est inutile. Elle permet la transmission et la dissipation de forces entre le tronc et les membres inférieurs. [1]
Pourquoi l’idée de “bassin déplacé” est-elle problématique ?
Une articulation sacro-iliaque normale ne se déplace pas facilement de plusieurs centimètres. Les fortes structures ligamentaires et la géométrie articulaire limitent fortement les mouvements.
Lorsqu’un praticien perçoit une différence de hauteur entre deux repères osseux, cela peut provenir de la morphologie, de la position du patient, du tonus musculaire, de la précision de la palpation ou d’une asymétrie normale.
Cette observation ne démontre pas un déplacement pathologique.
Le bassin peut-il être asymétrique sans douleur ?
Oui. Les corps humains ne sont pas parfaitement symétriques.
Les ailes iliaques peuvent présenter des différences de forme, la longueur des membres peut varier légèrement et la musculature peut être différente d’un côté à l’autre.
La présence d’une asymétrie ne justifie donc pas automatiquement un traitement.
La sacro-iliaque peut-elle réellement être une source de douleur ?
Oui. L’articulation sacro-iliaque peut contribuer à certaines douleurs lombaires basses ou fessières.
La littérature estime depuis longtemps qu’elle peut représenter une proportion non négligeable de douleurs lombaires non radiculaires, mais la prévalence varie selon les méthodes diagnostiques.
Le problème est surtout de l’identifier de façon fiable.
Pourquoi le diagnostic est-il difficile ?
Les symptômes de l’articulation sacro-iliaque se chevauchent avec ceux de la colonne lombaire, de la hanche, des muscles fessiers et parfois des structures nerveuses.
Aucun test palpatoire isolé ne peut confirmer de manière fiable qu’une articulation est « déplacée » ou hypomobile.
Les revues contemporaines recommandent plutôt d’utiliser l’histoire clinique, plusieurs tests de provocation et le diagnostic différentiel. [2][3][6]
Les tests de provocation
Certains tests appliquent une contrainte sur la sacro-iliaque pour tenter de reproduire la douleur habituelle du patient.
Un ensemble de plusieurs tests concordants est généralement plus utile qu’un test unique.
Même ainsi, les résultats doivent être interprétés avec prudence. La reproduction d’une douleur ne fournit pas toujours la structure exacte responsable.
La grossesse et le bassin
La grossesse modifie les charges, la masse corporelle, la posture, certaines propriétés ligamentaires et l’activité musculaire.
Une douleur de ceinture pelvienne peut apparaître pendant la grossesse ou le post-partum.
Cette douleur ne signifie pas nécessairement que le bassin s’est « ouvert » ou déplacé de manière pathologique.
Le traitement doit prendre en compte la fonction, la force, la fatigue, les activités et l’évolution obstétricale. [5]
Le plancher pelvien
Le plancher pelvien ferme la partie inférieure du bassin et participe à la continence, au soutien des organes et à la gestion de la pression abdominale.
Il travaille avec le diaphragme, les muscles abdominaux et les muscles du tronc.
Une douleur pelvienne ne doit pas être automatiquement attribuée à une faiblesse. Certains patients présentent au contraire une activité musculaire excessive ou une difficulté à relâcher.
Le bassin dans la marche
Pendant la marche, le bassin effectue de petites rotations et inclinaisons qui contribuent à l’efficacité du déplacement.
Ces mouvements ne sont pas des erreurs à corriger. Ils font partie de la locomotion normale.
Une personne peut avoir une démarche asymétrique après une douleur de hanche, de genou ou de cheville, sans que le bassin soit la cause primaire.
Le rôle des hanches
Les articulations de hanche absorbent et transmettent une grande partie des forces pendant la marche, la course et les changements de direction.
Une limitation de hanche peut modifier la façon dont le bassin et la colonne bougent.
Dans ce cas, travailler uniquement sur la sacro-iliaque serait incomplet.
Le rôle du tronc
Les muscles du tronc participent à la gestion de la charge. Ils ne servent pas à maintenir le bassin parfaitement immobile.
Un contrôle efficace consiste à adapter la rigidité à la tâche.
Porter une charge lourde nécessite plus de tension que marcher tranquillement.
La force des fessiers
Les muscles fessiers contribuent à l’extension et à la stabilité de la hanche.
Une diminution de force peut influencer certaines tâches fonctionnelles, mais elle ne prouve pas qu’un bassin est « désaligné ».
Le renforcement peut être utile lorsqu’il répond à une faiblesse ou à un objectif précis.
Quand faut-il penser à autre chose qu’un problème mécanique ?
Une douleur pelvienne peut provenir de nombreuses causes médicales.
Une consultation est particulièrement importante en présence de :
- fièvre ;
- perte de poids inexpliquée ;
- douleur nocturne inhabituelle ;
- traumatisme important ;
- symptômes urinaires ou gynécologiques nouveaux ;
- engourdissement en selle ;
- faiblesse progressive ;
- douleur abdominale importante.
Le bassin contient bien plus que des articulations.
Sacro-iliite inflammatoire
Une douleur sacro-iliaque peut aussi être liée à une maladie inflammatoire comme la spondyloarthrite axiale.
Une raideur matinale prolongée, une douleur nocturne, une amélioration avec l’activité et d’autres manifestations inflammatoires peuvent orienter vers ce type de diagnostic.
Un soin manuel ne traite pas l’inflammation systémique. [4]
Que disent les données récentes sur la biomécanique sacro-iliaque ?
La revue de Toyohara et Ohashi publiée en 2024 insiste sur trois points : la morphologie articulaire varie beaucoup d’une personne à l’autre, le mouvement réel de la sacro-iliaque est très faible, et le lien direct entre structure, mouvement et douleur reste imparfaitement compris.
Cette conclusion va à l’encontre des modèles trop précis qui prétendent déterminer par palpation de petits déplacements spécifiques.
Quelle place pour l’ostéopathie ?
Évaluer la fonction
Le praticien peut examiner la marche, le squat, le passage assis-debout, les mouvements de hanche et les positions qui reproduisent la douleur.
La fonction est souvent plus informative que la recherche d’une asymétrie statique.
Utiliser les tests de provocation avec prudence
Plusieurs tests concordants peuvent orienter vers la région sacro-iliaque, mais ils ne permettent pas de connaître un déplacement précis.
Traiter les structures contributives
Une mobilisation, un travail musculaire ou une intervention sur la hanche peut parfois réduire les symptômes.
Le choix doit être guidé par la réponse du patient.
Le traitement manuel peut-il “replacer” le bassin ?
Cette affirmation est difficile à défendre.
Une technique peut modifier la douleur, la perception, le tonus ou l’amplitude. Elle peut rendre une tâche plus facile.
Mais ces effets n’impliquent pas qu’un os du bassin a été remis à sa place.
Le retest
Avant la technique, le patient réalise une tâche qui reproduit les symptômes.
Après, il la refait.
Si la fonction s’améliore, la technique peut être utile. Le praticien n’a pas besoin d’inventer un changement de position osseuse.
Les ceintures pelviennes
Chez certaines personnes, notamment pendant la grossesse ou dans certaines douleurs de ceinture pelvienne, une ceinture peut améliorer temporairement le confort.
Elle ne doit pas être interprétée comme une preuve que le bassin était instable au sens d’un déplacement.
Elle peut simplement modifier la répartition des forces et augmenter le sentiment de soutien.
Réadaptation : exercice et progression de charge
Un programme peut inclure :
- renforcement des hanches ;
- travail du tronc ;
- marche ;
- squat ;
- montée de marche ;
- port de charges ;
- progression spécifique au sport ou au travail.
L’objectif est de rendre le système plus capable, pas plus symétrique.
Le bassin comme “centre émotionnel” ?
De nombreuses traditions symboliques attribuent au bassin des significations liées à la sexualité, à la sécurité, au pouvoir ou à l’identité.
Ces images peuvent avoir une valeur culturelle ou personnelle, mais elles ne constituent pas des diagnostics anatomiques.
L’ostéopathe doit éviter d’interpréter une douleur pelvienne comme une preuve de conflit émotionnel ou sexuel.
Consentement et région pelvienne
Le bassin est une région sensible et parfois intime.
Le praticien doit expliquer clairement où il pose les mains et pourquoi. Le patient doit pouvoir refuser une technique sans devoir se justifier.
La confiance ne doit jamais être présumée.
Ce que l’ostéopathie ne peut pas prétendre
L’ostéopathie ne peut pas déterminer avec précision par palpation qu’un ilium est « antérieur » ou « postérieur » comme cause certaine de douleur, ni garantir qu’un soin manuel remet le bassin en place.
Elle ne peut pas non plus traiter une sacro-iliite inflammatoire, une fracture, une infection ou une pathologie gynécologique par une correction mécanique.
Drapeaux rouges et diagnostic différentiel médical
Une douleur pelvienne avec difficulté nouvelle à uriner, anesthésie périnéale ou faiblesse rapidement progressive nécessite une évaluation urgente. Douleur abdominale brutale, malaise important ou traumatisme avec impossibilité d’appui impose aussi une aide rapide. Des symptômes urinaires ou gynécologiques persistants, une fièvre ou une douleur qui s’aggrave justifient un bilan médical, sans les réduire à une sacro-iliaque sensible. [2][7]
Imagerie : poser la bonne question
Pour une lombalgie non spécifique, l’imagerie n’est pas systématique. Elle peut répondre à une suspicion de fracture, d’infection ou de maladie inflammatoire. Les recommandations sur la spondyloarthrite précisent un parcours médical de reconnaissance et d’orientation; un soin manuel ne remplace pas ce bilan. Pendant la grossesse, une douleur de ceinture pelvienne se prend en charge dans le contexte obstétrical. [4][5][7]
Réadaptation et consentement
Un programme pour lombalgie chronique primaire peut soutenir l’activité lorsque ce cadre correspond à la situation; il ne prouve pas une correction du bassin. La douleur, les priorités et la fonction guident les adaptations. Expliquer le contact et accepter le refus est essentiel, surtout pour une région intime. Le GMC est ici cité comme repère éthique britannique. [8][9][10]
Conclusion
Le bassin est effectivement un centre important de transmission des forces entre la colonne et les membres inférieurs. Mais sa robustesse et sa faible mobilité rendent les explications de « déplacement » beaucoup moins plausibles qu’on l’a parfois enseigné.
Une approche moderne s’intéresse davantage à la douleur, à la charge, aux hanches, au tronc, à la marche et à la fonction.
Pour l’ostéopathe, le bassin reste une région essentielle à examiner et parfois à traiter. La différence est que le traitement n’a pas besoin d’être justifié par l’idée de remettre des os en place. Il peut simplement viser un objectif plus réaliste : réduire les symptômes et aider la personne à retrouver un mouvement confortable et suffisamment robuste.
Références
- Toyohara R, Ohashi T. Biomechanical studies on physiological and pathological sacroiliac joints: literature review. 2024.
- Waldman LE, et al. Sacroiliac joint dysfunction: anatomy, pathophysiology, differential diagnosis and treatment. 2025.
- Consensus practice guidelines on sacroiliac joint complex pain: international working group. 2025.
- NICE. Spondyloarthritis in over 16s. NG65.
- RCOG. Pelvic girdle pain and pregnancy.
- Nolet PS, et al. Reliability and validity of manual palpation for low back pain assessment: critical review. 2021.
- NICE. Low back pain and sciatica in over 16s. NG59.
- OMS. Guideline for non-surgical management of chronic primary low back pain. 2023.
- GMC. Decision making and consent. Repère éthique britannique, non description du droit québécois.
- Raja SN, et al. The revised IASP definition of pain. Pain. 2020.






