Un patient peut susciter chez le praticien de la sympathie, de l’inquiétude, de l’impatience, un désir de protéger, une impression de proximité ou parfois une irritation difficile à expliquer. Ces réactions ne font pas du praticien un mauvais professionnel. Elles font partie de toute relation humaine, particulièrement dans une pratique où le contact manuel, la proximité et la répétition des rencontres occupent une place importante.
En psychothérapie, le terme contre-transfert possède une histoire théorique précise. Dans une pratique ostéopathique, il est plus prudent de parler de réactions émotionnelles du praticien. L’idée utile est simple : ce que ressent le praticien peut influencer son comportement clinique, mais ne constitue pas une vérité sur le patient.
Une sensation d’oppression, de tristesse ou de tension ressentie par l’ostéopathe pendant une séance ne permet pas de conclure que le patient « porte » cette émotion, qu’il dissimule un traumatisme ou que son corps transmet un message psychologique. La réaction appartient d’abord au praticien. Elle peut devenir une information pour sa propre autorégulation et sa réflexion professionnelle, pas un diagnostic du patient.
Qu’entend-on par contre-transfert ?
Historiquement, le contre-transfert désigne les réactions du thérapeute envers son patient. Le concept a évolué et peut inclure les émotions, pensées, attentes et comportements que le professionnel remarque chez lui pendant la relation de soin.
Dans la médecine générale, Marshall et Smith soulignaient déjà en 1995 que les réactions émotionnelles des médecins peuvent influencer le jugement, la relation et la prise en charge, et qu’il est important de savoir les reconnaître [1].
Le concept ne devrait toutefois pas être importé tel quel en ostéopathie comme une technique d’interprétation psychologique. L’ostéopathe peut reconnaître ses réactions sans prétendre analyser l’inconscient du patient.
Pourquoi le praticien réagit-il émotionnellement ?
Plusieurs facteurs peuvent intervenir :
- la personnalité et l’histoire du praticien ;
- le comportement du patient ;
- une situation clinique difficile ;
- la répétition de consultations sans progrès clair ;
- la peur de manquer un diagnostic important ;
- la fatigue ou le surmenage professionnel ;
- une ressemblance avec une personne connue ;
- les attentes du patient envers le traitement ;
- la proximité corporelle liée au toucher manuel.
Une réaction forte peut donc provenir de nombreuses sources. Elle ne devrait jamais être attribuée automatiquement au patient.
Les réactions émotionnelles sont-elles fréquentes chez les cliniciens ?
Oui. Une revue de portée publiée en 2022 sur les réactions émotionnelles des cliniciens envers des patients présentant des symptômes dépressifs a montré une grande variété de réponses, notamment inquiétude, engagement, frustration, sentiment d’impuissance ou distance [2].
Les auteurs soulignent que les caractéristiques du patient, du clinicien et de la relation peuvent toutes influencer ces réactions.
Cette littérature provient surtout de la médecine et de la santé mentale. Elle ne permet pas de transposer automatiquement chaque concept à l’ostéopathie, mais elle confirme une chose essentielle : le professionnel n’est pas émotionnellement neutre.
Quand une réaction devient-elle cliniquement importante ?
Une émotion devient importante lorsqu’elle commence à modifier les décisions de soin. Par exemple, le praticien peut :
- prolonger les séances d’un patient particulier sans raison clinique ;
- éviter certains sujets importants par inconfort ;
- multiplier les traitements parce qu’il veut « sauver » la personne ;
- devenir plus directif ou impatient ;
- prendre personnellement un manque d’amélioration ;
- avoir du mal à respecter les limites professionnelles ;
- minimiser un symptôme parce que le patient l’irrite ;
- accepter des demandes qu’il refuserait normalement.
La question n’est donc pas de supprimer toute émotion, mais d’empêcher qu’elle gouverne silencieusement le raisonnement clinique.
Le désir de « sauver » le patient
Dans les professions d’aide, le désir d’aider peut parfois devenir un besoin de réussir à tout prix. Un patient douloureux depuis longtemps peut susciter chez le praticien une forte volonté de trouver enfin « la cause que personne n’a vue ».
Cette motivation peut conduire à multiplier les hypothèses, prolonger inutilement les soins ou présenter des explications trop certaines.
Une pratique plus sûre accepte les limites : parfois, une douleur ne possède pas une cause unique identifiable, et parfois le rôle de l’ostéopathe est simplement d’accompagner une partie du problème ou d’orienter vers un autre professionnel.
La frustration lorsque le patient ne progresse pas
Le manque de progrès peut être difficile pour le praticien. Il peut avoir l’impression que le patient « ne fait pas ses exercices », « résiste au traitement » ou « ne veut pas aller mieux ».
Ces formulations sont risquées. Elles peuvent transformer une difficulté clinique en jugement moral.
Une meilleure démarche consiste à réexaminer le plan : les objectifs étaient-ils réalistes ? le diagnostic différentiel est-il suffisant ? la charge proposée était-elle adaptée ? le patient comprend-il les exercices ? existe-t-il un obstacle social, médical ou fonctionnel ?
La résonance n’est pas un diagnostic
Certains praticiens décrivent une impression de « résonance » avec le patient : une sensation corporelle ou émotionnelle apparaît pendant le traitement. Cette expérience peut être réelle pour le praticien comme expérience subjective.
Mais elle ne prouve rien sur l’histoire ou l’état psychologique du patient. Ressentir une tension dans sa propre poitrine ne permet pas de conclure que le patient retient une peur. Se sentir triste ne signifie pas que le patient cache un deuil.
La formulation clinique prudente est : « Je remarque une réaction chez moi. Je dois vérifier si elle influence ma façon de traiter. »
Le toucher peut contribuer à augmenter-t-il l’intensité relationnelle ?
Le toucher thérapeutique crée une proximité particulière. Il peut être rassurant et utile, mais il peut aussi augmenter la vulnérabilité ou l’intimité ressentie.
Le consentement doit donc rester actif. Le praticien explique le contact, demande l’accord et respecte immédiatement une hésitation ou un refus.
Le fait qu’un patient accepte un traitement manuel ne signifie pas qu’il consent à une interprétation psychologique de ses réactions corporelles.
Les limites professionnelles
Une relation clinique exige une asymétrie de responsabilité : le praticien détient un rôle professionnel et doit maintenir les limites nécessaires à la sécurité du patient.
Une sympathie particulière ne doit pas conduire à une relation privilégiée ambiguë. Une forte inquiétude ne doit pas transformer le praticien en conseiller dans tous les domaines de la vie du patient.
Lorsque la relation dépasse le champ clinique, le risque de dépendance et de confusion augmente.
Que faire lorsqu’une réaction forte apparaît pendant une séance ?
1. La reconnaître intérieurement
Le premier geste peut être simplement de nommer mentalement la réaction : irritation, inquiétude, besoin de convaincre, désir de protéger.
Cette reconnaissance crée un espace entre l’émotion et l’action.
2. Revenir aux données cliniques
Le praticien peut se demander : quels sont les symptômes ? quels tests ont changé ? quels sont les objectifs du patient ? quelles hypothèses sont réellement soutenues ?
Revenir aux données empêche l’émotion de devenir une explication.
3. Vérifier le consentement
Si la réaction apparaît pendant un contact manuel ou dans une situation relationnellement intense, une simple question peut être utile : « Est-ce que cette technique vous convient toujours ? »
4. Ne pas décharger l’émotion sur le patient
Le patient n’a pas à rassurer le praticien. Dire « votre histoire me bouleverse tellement » peut déplacer le centre de la séance vers le professionnel.
Une présence empathique peut rester chaleureuse sans imposer au patient la réaction émotionnelle du thérapeute.
La supervision et la discussion professionnelle
Dans les professions où les relations cliniques sont complexes, la supervision ou la discussion avec un collègue expérimenté peut aider à prendre du recul. Un article de 2024 dans l’AMA Journal of Ethics souligne l’importance d’enseigner aux futurs professionnels de santé à reconnaître le contre-transfert et à chercher des stratégies de gestion adaptées [3].
Une discussion professionnelle doit respecter la confidentialité. L’objectif n’est pas de raconter la vie du patient, mais d’examiner le raisonnement et le comportement du praticien.
Contre-transfert et éthique clinique
Redinger et Gibb ont montré que les réactions de contre-transfert peuvent également influencer les rencontres d’éthique clinique et le jugement professionnel [4]. Une émotion n’est donc pas seulement un phénomène relationnel : elle peut modifier la façon dont une situation est interprétée.
Pour l’ostéopathe, cela signifie qu’une forte réaction doit encourager davantage de prudence, pas davantage de certitude.
Quand une émotion du praticien peut-elle être utile ?
Elle peut être utile comme signal de vigilance personnelle. Si un praticien remarque qu’il devient inhabituellement pressé, inquiet ou protecteur, il peut se demander pourquoi sa façon habituelle de travailler change.
Cette réflexion peut révéler une fatigue personnelle, un biais, une difficulté à tolérer l’incertitude ou un problème de limites.
L’utilité se situe donc dans l’auto-observation du professionnel, non dans une lecture du patient.
Le patient doit-il être informé de toutes les réactions du praticien ?
Non. La transparence professionnelle ne signifie pas partager toutes ses pensées ou émotions.
Une information peut être partagée si elle sert clairement le soin. Par exemple : « Je remarque que j’ai peut-être insisté trop longtemps sur cette hypothèse; revenons à ce qui est important pour vous. »
À l’inverse, une révélation personnelle détaillée qui oblige le patient à gérer les émotions du praticien est rarement utile.
Le rôle de la relation thérapeutique
Une revue systématique de 2026 sur la relation thérapeutique en physiothérapie musculosquelettique met en avant le partenariat, la collaboration, l’individualisation et l’autonomie [5]. Ces principes sont directement pertinents en ostéopathie.
Une relation forte ne signifie pas fusion émotionnelle. Elle repose au contraire sur des objectifs partagés et des frontières suffisamment claires pour que le patient puisse rester libre de désapprouver, de refuser une technique ou de changer de praticien.
Le désaccord du patient doit rester possible
Si le praticien dit : « J’ai l’impression que vous êtes anxieux » et que le patient répond non, ce non doit être respecté.
Il serait problématique d’affirmer que « votre corps le montre même si vous ne le savez pas ». Une telle formulation rend le praticien impossible à contredire.
Une hypothèse relationnelle doit être encore plus révisable qu’une hypothèse mécanique.
Quand référer ?
L’ostéopathe ne traite pas une dépression, un traumatisme psychologique, une crise suicidaire ou un trouble anxieux comme psychothérapeute s’il n’a pas les qualifications appropriées.
Si le patient exprime une détresse psychologique importante, le praticien peut écouter avec respect puis encourager une consultation avec un médecin, un psychologue ou un autre professionnel qualifié.
Si une réaction émotionnelle du praticien devient persistante au point d’altérer son jugement ou ses limites, il est également raisonnable qu’il cherche du soutien professionnel pour lui-même.
Une grille simple d’auto-vérification
Après une séance difficile, le praticien peut se poser quelques questions :
- Ai-je traité différemment ce patient sans raison clinique claire ?
- Ai-je voulu convaincre plutôt que collaborer ?
- Ai-je interprété une émotion sans la vérifier ?
- Ai-je respecté les limites de mon champ de pratique ?
- Le patient pouvait-il réellement dire non ?
- Ai-je besoin d’un avis extérieur pour revoir la situation ?
Cette pratique réflexive protège autant le patient que le professionnel.
Ce que l’ostéopathie ne peut pas prétendre
Une réaction émotionnelle du praticien ne permet pas de diagnostiquer un traumatisme, un conflit inconscient, une mémoire corporelle ou l’état du système nerveux du patient.
Le toucher manuel ne donne pas un accès privilégié à la psychologie d’une personne. La sensation du praticien peut guider son auto-observation, mais elle ne doit pas être présentée comme une vérité clinique sur l’autre.
Conclusion
Le praticien est une personne avant d’être un outil thérapeutique. Il peut être touché, irrité, inquiet ou attendri par ce qui se passe dans une séance. Reconnaître cette réalité n’affaiblit pas la pratique; cela peut au contraire améliorer le jugement et protéger les limites professionnelles.
En ostéopathie, les réactions émotionnelles devraient être utilisées comme des signaux de réflexion personnelle. Elles invitent à revenir aux faits, au consentement, aux objectifs du patient et à l’autonomie. Elles ne constituent jamais une preuve de ce que le patient ressent ou de ce que son corps « raconte ».
Références
- Marshall AA, Smith RC. Physicians’ emotional reactions to patients: recognizing and managing countertransference. Am J Gastroenterol. 1995;90(1):4-8. PMID:7801947.
- Stefana A, et al. Clinicians’ Emotional Reactions toward Patients with Depressive Symptoms in Short-Term Hospital Settings: A Scoping Review. Int J Environ Res Public Health. 2022;19(22):15403. PMID:36430122. doi:10.3390/ijerph192215403.
- Levinsohn E, Herschkopf M. What Should Health Professions Students Know About Countertransference Before Entering the Clinical Setting? AMA J Ethics. 2024;26(3):E232-E236. PMID:38446728. doi:10.1001/amajethics.2024.232.
- Redinger MJ, Gibb TS. Counter-Transference and the Clinical Ethics Encounter. Cambridge Quarterly of Healthcare Ethics. 2020;29(2):317-326. PMID:32159494. doi:10.1017/S0963180119001105.
- Puustinen S, Kvist T, Stolt M. The Core Components and Instruments of the Therapeutic Relationship in Musculoskeletal Physiotherapy: A Systematic Integrative Review. Musculoskeletal Care. 2026;24(2):e70219. doi:10.1002/msc.70219.



















