Comprendre l’hyperextension du genou et adapter la prise en charge à sa cause
Le genu recurvatum désigne un genou qui dépasse la position neutre lorsqu’il s’étend. Il peut apparaître en position debout, pendant la marche ou lors d’un mouvement sportif. Une petite amplitude, symétrique et indolore, peut appartenir à la mobilité habituelle d’une personne. Une hyperextension douloureuse, récente ou accompagnée d’instabilité nécessite une évaluation différente. Le même aspect visuel peut donc correspondre à des situations très diverses.
L’objectif n’est pas de ramener tous les genoux à un angle unique. Il consiste à comprendre le contexte, à protéger une éventuelle lésion et à améliorer la marche, la force et la confiance. La littérature utilise des définitions variables; plusieurs études consacrées au recurvatum symptomatique retiennent une hyperextension supérieure à cinq degrés. Ce seuil ne permet pas, à lui seul, de décider qu’un genou est malade ou qu’un traitement est nécessaire [1].
Anatomie : pourquoi le genou peut-il aller au-delà de l’extension ?
Os, capsule et ligaments
Le genou associe le fémur, le tibia et la patella. Les surfaces articulaires, les ménisques et l’orientation du plateau tibial participent à son fonctionnement. La capsule postérieure et plusieurs structures ligamentaires limitent les mouvements excessifs. Les ligaments croisés, les ligaments collatéraux et les structures du coin postérolatéral contribuent à la stabilité, chacun selon la direction et la position du genou [1], [4].
Une hyperextension ne signifie pas automatiquement qu’un ligament est rompu. Inversement, après un traumatisme, un genou qui paraît seulement « trop tendu » peut présenter une lésion importante. L’examen doit rechercher les autres mouvements anormaux, notamment les translations et les rotations, plutôt que d’interpréter une photographie isolée [4], [9].
Muscles, cheville et contrôle de la marche
Les quadriceps, les ischiojambiers et les muscles du mollet interviennent dans le contrôle du membre inférieur. Leur rôle dépend du moment de la marche, de la vitesse et de la position du tronc. La cheville influence aussi la progression du tibia au-dessus du pied. Dans certaines situations neurologiques, une limitation de cette progression favorise le passage du genou en hyperextension pendant l’appui [2], [3].
La direction de la force exercée par le sol et la capacité à contrôler le genou comptent autant que la force d’un muscle isolé. Affirmer que tout recurvatum vient d’ischiojambiers faibles ou d’un bassin mal positionné serait trop simplificateur. Une analyse fonctionnelle permet de choisir les éléments réellement pertinents chez chaque personne.
Mécanismes et facteurs favorisants
Une mobilité habituelle ou une particularité osseuse
Certaines personnes disposent naturellement d’une grande amplitude articulaire, parfois dans plusieurs articulations. Cette mobilité peut rester parfaitement compatible avec l’activité physique. Elle devient un problème clinique lorsqu’elle s’accompagne de douleur, d’épisodes de dérobement ou de limitations. Une hypermobilité généralisée ne suffit pas à diagnostiquer un syndrome d’Ehlers-Danlos; ce diagnostic demande des critères et une évaluation spécifiques [6].
Une orientation particulière du plateau tibial, une séquelle de croissance ou un traumatisme ancien peuvent également favoriser une hyperextension structurelle. Ces situations ne se déduisent pas de la seule posture. Lorsque leur identification modifierait la prise en charge, des radiographies et un avis spécialisé peuvent être utiles [1].
Un traumatisme ou une instabilité ligamentaire
Une chute, un contact sportif ou un mouvement forcé peuvent endommager les structures qui freinent l’hyperextension. La douleur, le gonflement et l’instabilité apparus immédiatement après l’accident orientent vers cette possibilité. Le contexte peut inclure une lésion du ligament croisé ou du coin postérolatéral, mais l’angle d’extension ne permet pas de préciser la structure atteinte [4], [9].
Les traumatismes majeurs du genou nécessitent aussi une attention aux vaisseaux et aux nerfs. Une luxation peut s’être réduite spontanément avant l’examen. L’apparence actuelle du genou et la présence d’un pouls ne remplacent pas une évaluation médicale adaptée lorsque le mécanisme et les signes cliniques font suspecter cette lésion [5].
Une cause neurologique pendant la marche
Après un accident vasculaire cérébral, plusieurs facteurs peuvent se combiner : faiblesse, modification du tonus musculaire, sensibilité diminuée, contrôle moteur perturbé et limitation de la cheville. La personne peut utiliser l’hyperextension comme stratégie pour sécuriser l’appui. La supprimer brutalement sans fournir une autre stratégie peut alors augmenter le risque de dérobement [2], [3].
Les études de réadaptation après AVC concernent des populations particulières. Leurs résultats ne s’appliquent pas automatiquement à un sportif, à un adolescent ou à une personne présentant une mobilité constitutionnelle. Cette distinction évite de prescrire une orthèse ou un exercice uniquement parce que deux genoux ont le même aspect.
Symptômes et conséquences possibles
Le recurvatum peut être découvert sans aucune plainte. Lorsqu’il est symptomatique, la personne peut décrire une douleur antérieure ou postérieure, une tension en fin d’extension, une fatigue à la marche ou la sensation que le genou « lâche ». Ces symptômes restent peu spécifiques. Ils peuvent aussi provenir d’une lésion associée, d’une douleur fémoropatellaire ou d’une autre affection.
Les conséquences fonctionnelles sont plus utiles à suivre que l’angle seul : distance de marche, aisance dans les escaliers, capacité à rester debout, fréquence des dérobements et tolérance à l’activité. Une évolution rapide, une asymétrie nouvelle ou un gonflement important justifient une réévaluation. Le fait d’avoir toujours eu des genoux très mobiles ne protège pas d’une lésion récente.
Examen clinique : relier l’amplitude à la fonction
Le professionnel précise l’ancienneté, le mécanisme éventuel, les activités déclenchantes et les antécédents neurologiques ou traumatiques. Il distingue une gêne présente au repos d’une douleur uniquement en appui. L’examen compare les deux côtés, mesure l’extension avec un instrument adapté et différencie l’amplitude passive du mouvement observé pendant la marche.
Il examine ensuite le gonflement, la mobilité de la cheville et de la hanche, la force et le contrôle du genou. L’observation de quelques pas, d’un changement de direction ou d’un mouvement simple peut révéler un problème absent sur la table d’examen. Les tests de stabilité ligamentaire sont interprétés dans leur ensemble, par un professionnel formé, avec les circonstances de l’apparition [4], [9].
Pour suivre l’angle d’extension, on garde autant que possible le même instrument, la même position et les mêmes consignes. Une mesure couchée et une observation en appui répondent à des questions différentes. On recherche surtout si le changement accompagne une meilleure fonction : moins de dérobements, une marche plus sûre ou une activité mieux tolérée. Un petit écart d’angle isolé n’établit pas une modification durable des ligaments.
Un bilan neurologique est indiqué lorsque la marche, la sensibilité ou la force suggèrent une atteinte nerveuse. En cas de traumatisme, l’évaluation vasculaire et neurologique prend une place prioritaire. Aucun test de posture global ne permet d’expliquer à lui seul un recurvatum ou de garantir son évolution.
Diagnostic différentiel et imagerie
| Situation à considérer | Éléments qui orientent l’évaluation |
|---|---|
| Mobilité constitutionnelle indolore | Ancienneté, symétrie, fonction préservée |
| Lésion ligamentaire | Traumatisme, gonflement, instabilité nouvelle |
| Particularité osseuse ou séquelle | Déformation persistante, histoire de croissance ou de fracture |
| Trouble neurologique | Modification de marche, faiblesse, sensibilité ou tonus |
| Autre cause de douleur du genou | Douleur sans lien constant avec l’hyperextension |
Une radiographie peut documenter l’alignement osseux, une séquelle de fracture ou la pente tibiale. Elle est prescrite en fonction de la question clinique. Une IRM peut aider à rechercher une lésion ligamentaire, méniscale ou cartilagineuse lorsque les symptômes et l’examen le justifient [1], [4], [9].
L’imagerie n’est pas indispensable pour toute petite hyperextension ancienne et indolore. Elle ne remplace pas non plus l’observation de la marche. Dans les situations neurologiques complexes, une analyse spécialisée du mouvement peut mieux préciser les mécanismes et guider le choix d’une orthèse [2], [3].
Drapeaux rouges et critères de référence médicale
Après un traumatisme important, un pied froid ou pâle, une diminution de sensibilité, une faiblesse nouvelle ou une douleur intense imposent une évaluation urgente. Une déformation, une impossibilité d’appui ou une suspicion de luxation nécessitent également une prise en charge médicale rapide. Les lésions vasculaires après luxation du genou sont rares dans la population générale, mais leur gravité justifie cette vigilance [5].
Un genou très gonflé, chaud et douloureux avec malaise ou fièvre doit être évalué rapidement pour rechercher notamment une infection. Une douleur persistante, des dérobements répétés, un blocage ou une perte progressive de mobilité constituent d’autres motifs de consultation. Une apparition inexpliquée de faiblesse ou de troubles de marche appelle un bilan neurologique.
Une référence spécialisée est particulièrement pertinente lorsque l’instabilité gêne les activités malgré une réadaptation bien menée, lorsqu’une lésion ligamentaire est suspectée ou lorsqu’une déformation osseuse importante influence le fonctionnement. Les décisions dépendent de la cause et des objectifs, pas d’un angle arbitraire.
Réadaptation : retrouver un appui utile et sûr
Adapter la charge et renforcer progressivement
Pour une situation non urgente, la première étape consiste à identifier les gestes qui provoquent la douleur et à adapter temporairement leur fréquence. Il peut être utile d’éviter de rester longtemps en fin d’extension douloureuse, sans interdire tous les mouvements ni toutes les activités. Une reprise progressive protège la participation et permet de mesurer la réponse du genou.
Le programme peut associer renforcement du quadriceps, des ischiojambiers et du mollet, exercices d’équilibre et contrôle de l’appui. Le choix, l’amplitude et la progression dépendent de la stabilité et des symptômes. Les données sur l’exercice dans les syndromes d’hypermobilité sont encourageantes, mais les études restent hétérogènes et ne définissent pas un programme universel [6].
Un objectif pratique est de maintenir un mouvement contrôlé pendant une tâche utile : se lever, monter une marche, marcher ou reprendre un entraînement. Il n’est pas nécessaire d’exiger une contraction permanente de tous les muscles. Un programme individualisé favorise l’apprentissage et limite une fatigue excessive.
Marche et orthèses
Après AVC, une rééducation de la marche et du contrôle sensorimoteur peut être proposée. Selon le mécanisme, une orthèse de cheville-pied ou de genou peut modifier l’appui. Les revues montrent toutefois des preuves limitées et des résultats dépendant de la technique, du réglage et du profil des patients [2], [3].
Une petite étude portant sur six personnes après AVC a montré qu’ajuster la résistance à la flexion plantaire d’une orthèse pouvait réduire l’hyperextension. Ce résultat soutient l’intérêt d’un réglage personnalisé, sans démontrer une efficacité identique chez tous [7]. Une étude sur une orthèse souple articulée du genou a également rapporté des bénéfices dans une population après AVC [8].
Le dispositif doit être essayé pendant les activités réelles. Son confort, son effet sur la sécurité, la peau et la fatigue comptent. Il accompagne la réadaptation; il ne remplace pas l’analyse de la cause.
Retour au sport et situations chirurgicales
La reprise sportive dépend de la douleur, de la stabilité, de la force et de la capacité à effectuer les gestes spécifiques. En présence d’une lésion ligamentaire, elle suit les critères propres à cette lésion. Les recommandations de réadaptation après reconstruction du ligament croisé antérieur ne constituent donc pas un protocole général pour tout recurvatum [9], [10].
Une chirurgie peut être discutée pour certaines formes sévères et symptomatiques, notamment structurelles ou ligamentaires. La revue des traitements chirurgicaux repose sur peu d’études, avec des situations sélectionnées; elle ne justifie pas une intervention pour une hyperextension indolore [1].
Quel rôle réaliste pour l’ostéopathie ?
L’ostéopathe contribue au repérage des signes d’alerte et oriente vers les professionnels appropriés; il ne pose pas un diagnostic médical. Un accompagnement peut participer à l’éducation, à l’adaptation des activités et au confort, en coordination avec l’équipe de réadaptation. Les soins manuels éventuels ne doivent pas solliciter une fin d’amplitude douloureuse ou une articulation instable.
Les données spécifiques au genu recurvatum ne permettent pas d’affirmer que l’ostéopathie normalise la pente tibiale, restaure un ligament lésé ou modifie durablement une cause neurologique. Une amélioration ressentie ne démontre pas une transformation de ces structures. L’évaluation médicale et la réadaptation ciblée restent prioritaires lorsque la situation l’exige.
À retenir
Le genu recurvatum décrit un mouvement ou une position, pas une cause unique. Une mobilité indolore peut être habituelle; une hyperextension nouvelle, douloureuse ou instable mérite un bilan. La prise en charge vise une fonction sûre et utile, avec une réadaptation et des aides adaptées à la situation.
Références scientifiques
- [1] Dean RS et coll. Treatment for Symptomatic Genu Recurvatum: A Systematic Review. Orthop J Sports Med. 2020. Consulter la source.
- [2] Bleyenheuft C et coll. Treatment of genu recurvatum in hemiparetic adult patients: a systematic literature review. Ann Phys Rehabil Med. 2010. Consulter la source.
- [3] Treatment of knee hyperextension in post-stroke gait: a systematic review. Gait Posture. 2022. Consulter la source.
- [4] Chahla J et coll. Posterolateral corner of the knee: an expert consensus statement. Knee Surg Sports Traumatol Arthrosc. 2019. Consulter la source.
- [5] Vascular and nerve injury after knee dislocation: a systematic review. Clin Orthop Relat Res. 2014. Consulter la source.
- [6] Exercise and Rehabilitation in People With Ehlers-Danlos Syndrome: A Systematic Review. Arch Rehabil Res Clin Transl. 2022. Consulter la source.
- [7] Kobayashi T et coll. Reduction of genu recurvatum through adjustment of plantarflexion resistance of an articulated ankle-foot orthosis in individuals post-stroke. Clin Biomech. 2016. Consulter la source.
- [8] Portnoy S et coll. Prevention of genu recurvatum in poststroke patients using a hinged soft knee orthosis. PM R. 2015. Consulter la source.
- [9] Knee Stability and Movement Coordination Impairments: Knee Ligament Sprain Revision 2017. J Orthop Sports Phys Ther. 2017. Consulter la source.
- [10] Aspetar clinical practice guideline on rehabilitation after anterior cruciate ligament reconstruction. Br J Sports Med. 2023. Consulter la source.



















