Comparer le profil des crises et l’examen sans attribuer chaque céphalée au cou
Une migraine peut donner mal au cou, et une douleur provenant du cou peut donner mal à la tête. C’est précisément ce chevauchement qui rend la distinction difficile. Une nuque raide ou sensible ne prouve donc pas que le mal de tête « vient des cervicales » : la douleur cervicale est extrêmement fréquente chez les personnes migraineuses [1].
En bref : la migraine est un trouble neurologique primaire; la céphalée cervicogénique est une céphalée secondaire attribuée à une structure cervicale; la céphalée de tension constitue encore un autre diagnostic. La meilleure distinction repose sur l’ensemble du profil : durée des crises, nausées, lumière et bruit, activité physique, aura éventuelle, comportement du cou, examen neurologique et examen cervical. Aucun « muscle tendu » ni aucune raideur isolée ne permet de conclure.

Migraine : bien plus qu’un mal de tête
La migraine est un trouble neurologique récurrent. Selon la classification internationale ICHD-3, une migraine sans aura comporte typiquement des crises de 4 à 72 heures lorsqu’elles ne sont pas traitées ou le sont sans succès. Parmi les caractéristiques classiques figurent une douleur souvent unilatérale, pulsatile, d’intensité modérée à sévère et aggravée par l’activité physique courante, avec nausées et/ou sensibilité à la lumière et au bruit [8]. Toutes ces caractéristiques ne sont pas présentes chez chaque personne.
Chez certaines personnes, une aura précède ou accompagne la crise : phénomènes visuels, symptômes sensitifs ou troubles transitoires du langage. Une première aura inhabituelle, prolongée ou accompagnée d’un déficit neurologique non connu mérite une évaluation médicale.
La migraine peut aussi comporter une phase prémonitoire avec fatigue, bâillements, modification de l’humeur, difficulté de concentration et parfois douleur cervicale. Cette dernière peut donner l’impression que la crise a été déclenchée par un « blocage » du cou alors qu’elle peut faire partie du phénomène migraineux lui-même.
Le mal de cou est très fréquent dans la migraine
Une méta-analyse de 2022 a estimé que la douleur cervicale était rapportée chez environ 77 % des personnes migraineuses dans les études cliniques, et davantage encore dans la migraine chronique [1]. Cette forte association ne signifie pas que le cou soit toujours la source du mal de tête.
Le système trigéminal et les afférences provenant des premières régions cervicales convergent dans le complexe trigémino-cervical. Cette organisation neuroanatomique contribue au chevauchement entre douleur de la tête et douleur du cou : une migraine peut être ressentie jusque dans la nuque, tandis qu’une structure cervicale douloureuse peut projeter une douleur vers la tête.

Qu’est-ce qu’une céphalée cervicogénique ?
La céphalée cervicogénique est une céphalée secondaire attribuée à une affection ou à une dysfonction de la région cervicale. La douleur peut commencer dans le cou ou la région occipitale et se projeter vers la tempe, le front ou autour de l’œil. Elle est souvent unilatérale et peut être associée à une diminution de la mobilité cervicale [2] [3].
Le diagnostic est cependant plus exigeant qu’il n’y paraît. Les revues récentes soulignent qu’un point sensible, un muscle contracté, une limitation de mouvement ou une image radiologique dégénérative ne suffisent pas à prouver que le cou est la source de la céphalée [2] [3]. Il faut une concordance entre l’histoire clinique, le comportement de la douleur et plusieurs éléments d’examen.
Le test de flexion-rotation cervicale peut contribuer au raisonnement clinique. Une méta-analyse a rapporté une sensibilité et une spécificité autour de 83 % dans les études disponibles, ce qui en fait un indice utile, mais non un test définitif [2].
Les indices qui orientent davantage vers une migraine
- Crises récurrentes avec un profil relativement reconnaissable.
- Durée typique de plusieurs heures, parfois jusqu’à trois jours.
- Douleur modérée ou intense qui réduit les activités.
- Aggravation ou évitement de l’activité physique courante pendant la crise.
- Nausées ou vomissements.
- Photophobie et/ou phonophobie.
- Douleur pulsatile chez de nombreuses personnes, mais pas toutes.
- Aura chez une proportion des patients.
- Besoin de s’isoler dans un endroit calme ou sombre.
- Fatigue ou « brouillard » avant ou après la crise.
La migraine peut néanmoins être bilatérale et s’accompagner d’une importante raideur cervicale. Il faut donc éviter les raccourcis tels que « unilatéral = migraine » ou « nuque raide = céphalée cervicale ».
Les indices qui orientent davantage vers une origine cervicale
- Douleur régulièrement déclenchée ou aggravée par certains mouvements ou positions du cou.
- Restriction cervicale reproductible à l’examen et cohérente avec le tableau.
- Douleur débutant souvent dans la région cervicale ou occipitale puis irradiant vers la tête.
- Profil fréquemment fixé du même côté.
- Antécédent de traumatisme cervical chez certains patients.
- Reproduction cohérente de la céphalée par des tests cervicaux pertinents.
Des nausées ou une sensibilité à la lumière peuvent parfois être présentes dans une céphalée cervicogénique, ce qui explique pourquoi le diagnostic différentiel ne peut pas reposer sur un seul symptôme [3].
Tableau comparatif
| Caractéristique | Migraine | Céphalée cervicogénique |
|---|---|---|
| Nature | Céphalée primaire neurologique | Céphalée secondaire attribuée à la région cervicale |
| Douleur cervicale | Très fréquente; peut faire partie de la crise | Fréquente et davantage reliée au mécanisme cervical |
| Mouvements du cou | Peuvent être inconfortables sans être la cause | Peuvent reproduire ou majorer la douleur de façon cohérente |
| Nausées | Fréquentes | Possibles mais moins caractéristiques |
| Lumière / bruit | Fréquemment gênants | Peuvent survenir |
| Activité physique | Souvent aggravante pendant la crise | Effet variable selon la sollicitation cervicale |
| Mobilité cervicale | Peut aussi être diminuée | Restriction plus cohérente avec la reproduction des symptômes |
Et la céphalée de tension ?
La céphalée de tension ne doit pas être confondue avec une simple « tension dans le cou ». Elle constitue un diagnostic de céphalée primaire avec ses propres critères. Elle est typiquement bilatérale, ressentie comme une pression ou un serrement, d’intensité légère à modérée et non aggravée par l’activité physique courante. Les nausées importantes sont inhabituelles.
Les muscles du cou et du cuir chevelu peuvent être sensibles dans la céphalée de tension, mais cela ne signifie pas qu’un muscle « noué » en soit la cause unique.
Pourquoi l’examen cervical ne suffit pas à exclure une migraine
Les personnes migraineuses présentent elles aussi fréquemment des modifications à l’examen cervical. Une revue systématique a retrouvé en moyenne certaines diminutions de mobilité et de force cervicales ainsi que des seuils de sensibilité plus bas par rapport aux personnes sans céphalée [4].
Trouver une raideur ou une sensibilité cervicale chez une personne migraineuse est donc courant. L’examinateur doit déterminer si ces constatations reproduisent véritablement le tableau habituel du patient et s’intègrent à l’histoire clinique, plutôt que de conclure automatiquement que « la migraine vient du cou ».

Stress, écran et posture : facteurs possibles, pas diagnostics
Une longue journée devant un écran peut coïncider avec un mal de tête pour plusieurs raisons : concentration soutenue, fatigue visuelle, réduction des pauses, stress, position statique, sommeil insuffisant ou déshydratation. Il est donc trop simple d’attribuer chaque céphalée à une « mauvaise posture ».
La variation compte souvent davantage que la recherche d’une posture parfaite. Pour une personne ayant une composante cervicale, des pauses, une meilleure tolérance au mouvement, un renforcement progressif et une ergonomie raisonnable peuvent être utiles. Pour une personne migraineuse, la régularité du sommeil, des repas et de l’activité, ainsi qu’un plan thérapeutique médical approprié, peuvent être plus déterminants.
Comment le diagnostic est-il posé ?
Pour la migraine, le diagnostic repose principalement sur l’histoire clinique et les critères internationaux. Les recommandations de l’American Headache Society indiquent qu’une neuro-imagerie n’est généralement pas nécessaire lorsque le tableau est typique d’une migraine, que l’examen neurologique est normal et qu’il n’existe ni signe d’alerte ni caractéristique atypique [5].
Une imagerie peut en revanche être envisagée lorsque le profil change nettement, lorsqu’il s’agit d’une première ou d’une « pire » céphalée, lorsqu’une aura est inhabituelle, prolongée ou persistante, ou lorsqu’un autre élément fait suspecter une cause secondaire [5] [6].
Pour une céphalée cervicogénique, l’évaluation combine l’histoire de la douleur et l’examen cervical. Des examens complémentaires peuvent parfois être nécessaires, mais les changements dégénératifs observés à l’imagerie cervicale sont fréquents et ne prouvent pas, à eux seuls, qu’ils causent le mal de tête.
Quand consulter rapidement ?
Un mal de tête nouveau ou inhabituel mérite davantage de prudence qu’une crise connue et stable. Une évaluation urgente est particulièrement importante dans les situations suivantes [5] [6] :
- mal de tête brutal atteignant une intensité maximale en quelques secondes ou minutes;
- nouvelle faiblesse, paralysie, confusion, trouble de la parole ou perte importante de sensibilité;
- fièvre avec raideur méningée ou altération importante de l’état général;
- perte de conscience ou convulsion;
- nouveau mal de tête après un traumatisme important;
- nouveau type de céphalée pendant la grossesse ou le postpartum;
- céphalée nouvelle chez une personne atteinte de cancer ou immunodéprimée;
- changement net et progressif d’un profil de céphalée habituel;
- œil très douloureux et rouge avec trouble visuel;
- symptômes neurologiques inhabituels, persistants ou progressifs.
Comment accompagner une migraine ?
La prise en charge médicale dépend de la fréquence, de la durée et de l’impact des crises. Un plan individualisé précise quoi faire pendant une crise, quand réévaluer et quels objectifs de prévention sont pertinents. Les recommandations de l’American Headache Society témoignent de l’évolution de cette prise en charge; un travail du cou ne remplace pas les stratégies médicales adaptées [7].
La régularité du sommeil, des repas et de l’activité peut contribuer à la gestion quotidienne. Un carnet simple note les jours de céphalée, les symptômes associés, les activités limitées et les facteurs réellement reproductibles. Il évite d’interdire systématiquement des aliments ou des mouvements sur la seule base d’une association occasionnelle.
Comment traiter une composante cervicale ?
Une revue systématique de 2023 suggère que les exercices peuvent réduire certains symptômes d’une céphalée cervicogénique, mais la certitude est faible à très faible et les programmes sont hétérogènes. Les revues des approches manuelles et de l’exercice ne permettent pas de garantir un résultat ni d’attribuer un bénéfice à une technique précise. Ces données ne prouvent pas que traiter le cou corrige une migraine [9] [10].
Lorsqu’une céphalée possède une composante cervicale crédible, la prise en charge peut comprendre des exercices de mobilité, de contrôle et de renforcement, une progression de l’activité et, chez certaines personnes, des techniques manuelles. Le traitement doit viser la fonction plutôt qu’une recherche permanente de vertèbres « déplacées ».
Des approches médicales comme certains blocs diagnostiques ou thérapeutiques peuvent être utilisées dans des cas sélectionnés de céphalée cervicogénique, particulièrement lorsque le diagnostic reste incertain ou que les symptômes sont persistants [3].
Quelle place pour l’ostéopathie ?
L’ostéopathie peut être pertinente lorsqu’il existe une composante musculosquelettique : limitation douloureuse du cou, diminution de tolérance au mouvement, douleur musculaire associée ou besoin d’une reprise progressive de mobilité.
Elle ne doit toutefois pas être présentée comme un traitement capable de corriger la cause neurologique d’une migraine. Chez une personne migraineuse, un travail cervical peut parfois améliorer le confort lorsque le cou est lui-même douloureux, mais cela ne remplace ni le diagnostic médical ni un traitement spécifique lorsque celui-ci est indiqué.
Une prise en charge responsable consiste donc à identifier ce qui est réellement modifiable sur le plan musculosquelettique, à reconnaître les limites du traitement manuel et à orienter vers une évaluation médicale lorsque le tableau le nécessite.

Questions fréquentes
Une migraine peut-elle donner mal au cou ?
Oui. La douleur cervicale est très fréquente dans la migraine et peut faire partie de la crise plutôt qu’en être la cause [1].
Un mal de tête qui commence dans la nuque est-il forcément cervicogénique ?
Non. La localisation de départ ne suffit pas. Le diagnostic dépend de l’ensemble du profil clinique et de l’examen.
Si masser le cou soulage, cela prouve-t-il que le problème vient du cou ?
Non. Un soulagement temporaire peut survenir pour plusieurs raisons et n’identifie pas nécessairement la cause du mal de tête.
Faut-il une IRM ?
Pas systématiquement. Une céphalée compatible avec une migraine typique, sans signe d’alerte et avec un examen neurologique normal, ne nécessite généralement pas de neuro-imagerie de routine [5].
Ce qu’il faut retenir
La présence de douleur cervicale ne permet pas, à elle seule, de distinguer une migraine d’une céphalée provenant du cou. La migraine peut provoquer une importante douleur de nuque, tandis qu’une céphalée cervicogénique peut présenter certains symptômes ressemblant à la migraine.
La meilleure distinction repose sur l’histoire des crises, les symptômes associés, le comportement de la douleur, l’examen neurologique lorsque nécessaire et un examen cervical structuré. Une évaluation précise permet ensuite de choisir la stratégie appropriée : traitement spécifique de la migraine, réadaptation cervicale, ou combinaison des deux lorsque plusieurs mécanismes coexistent.
Références scientifiques
- [1] Al-Khazali et al. Prevalence of neck pain in migraine: A systematic review and meta-analysis. 2022.
- [2] Demont et al. Cervicogenic headache, an easy diagnosis? A systematic review and meta-analysis of diagnostic studies. 2022.
- [3] Pareek et al. Cervicogenic Headaches: A Literature Review and Proposed Multifaceted Approach to Diagnosis and Management. 2024.
- [4] Anarte-Lazo et al. Differentiating migraine, cervicogenic headache and asymptomatic individuals based on physical examination findings: a systematic review and meta-analysis. 2021.
- [5] Evans et al. Neuroimaging for Migraine: The American Headache Society Systematic Review and Evidence-Based Guideline. 2020.
- [6] Do et al. Red and orange flags for secondary headaches in clinical practice: SNNOOP10 list. 2019.
- [7] Charles et al. Calcitonin gene-related peptide-targeting therapies are a first-line option for the prevention of migraine: An American Headache Society position statement update. 2024.
- [8] International Headache Society. The International Classification of Headache Disorders, 3rd edition (ICHD-3). 2018.
- [9] Becher et al. Effectiveness of therapeutic exercise for the management of cervicogenic headache: A systematic review. 2023.
- [10] Bini et al. The effectiveness of manual and exercise therapy on headache intensity and frequency among patients with cervicogenic headache: a systematic review and meta-analysis. 2022.

















