Reconnaître une variante osseuse, comprendre la douleur et guider la reprise d’activité
Un os supplémentaire sur le bord interne du pied peut passer complètement inaperçu pendant toute une vie. Chez certaines personnes, cependant, ce petit os appelé naviculaire accessoire devient douloureux, particulièrement à l’adolescence, avec la course, certains sports ou le frottement des chaussures. La douleur est souvent localisée sur la bosse médiale du pied, près de l’insertion du tendon tibial postérieur.

Le naviculaire accessoire n’est pas une fracture ni un os « déplacé ». Il s’agit d’une variante de développement relativement fréquente. Une méta-analyse de 2024 portant sur plus de 11 000 personnes estime sa présence chez environ 17,5 % des individus, même si la fréquence varie selon les populations [1]. La grande majorité ne présente aucun symptôme.
Pour l’ostéopathe, l’intérêt est de reconnaître cette variante et de ne pas traiter la bosse douloureuse comme un simple problème de fascia ou de posture. Lorsque les symptômes persistent, l’imagerie et l’évaluation orthopédique peuvent être utiles.
Qu’est-ce qu’un naviculaire accessoire ?
Le naviculaire est un os du médio-pied situé du côté médial, entre le talus et les os cunéiformes. Le tendon tibial postérieur s’insère en grande partie sur cette région et joue un rôle important dans le contrôle de l’arche médiale.
Le naviculaire accessoire correspond à un centre d’ossification supplémentaire qui ne fusionne pas complètement avec le naviculaire principal.
Il existe plusieurs classifications, généralement en trois types. Le type II, relié au naviculaire par une synchondrose fibrocartilagineuse, est souvent celui qui devient symptomatique.
Pourquoi devient-il douloureux ?
Plusieurs mécanismes peuvent intervenir :
- traction répétée du tendon tibial postérieur ;
- frottement de la chaussure sur la bosse osseuse ;
- traumatisme direct ;
- augmentation rapide du volume sportif ;
- irritation de la synchondrose ;
- déformation flexible du pied dans certains cas.
Le problème n’est donc pas seulement la présence de l’os, mais la manière dont il réagit à la charge.
Chez l’enfant et l’adolescent
Le naviculaire accessoire devient souvent symptomatique pendant la croissance, lorsque l’activité augmente et que les structures d’ossification évoluent.
Une revue consacrée aux enfants souligne qu’une minorité des personnes porteuses développent des symptômes suffisamment importants pour limiter la marche ou le sport [2].
La douleur apparaît typiquement sur le bord médial du pied, avec une sensibilité directement sur la proéminence osseuse.
Quels symptômes ?
Le tableau peut inclure :
- bosse visible à l’intérieur du pied ;
- douleur lors de la marche ou de la course ;
- rougeur ou irritation par la chaussure ;
- sensibilité sur le naviculaire ;
- fatigue du pied ;
- douleur lors de la résistance au tibial postérieur ;
- difficulté à reprendre certains sports.
La douleur peut être intermittente et liée à une période de surcharge plutôt qu’être présente en permanence.
Le lien avec le tibial postérieur
Le tendon tibial postérieur participe à l’inversion du pied et au soutien dynamique de l’arche. Une partie de ses fibres peut s’insérer sur le naviculaire accessoire.
Cette relation explique pourquoi une traction répétée peut irriter la zone.
Mais la présence d’un naviculaire accessoire ne signifie pas automatiquement que le tendon est insuffisant ou que le pied plat est pathologique.
Le pied plat
Un pied plat flexible est fréquemment associé au naviculaire accessoire, surtout chez l’enfant. Mais le pied plat est lui-même très fréquent et souvent asymptomatique.
Le traitement doit donc viser la douleur et la fonction, pas la forme du pied uniquement.
Une arche basse sans douleur n’a pas besoin d’être « corrigée ».
Comment poser le diagnostic ?
L’histoire et l’examen sont souvent suffisamment évocateurs. Une radiographie du pied permet de confirmer la présence, la taille et le type de naviculaire accessoire.
L’IRM peut être utile lorsque la douleur persiste ou qu’il faut distinguer une irritation de la synchondrose, une tendinopathie du tibial postérieur ou une autre pathologie.
L’échographie peut aussi examiner le tendon.
Différentiel : tendinopathie du tibial postérieur
Une tendinopathie peut produire douleur sur le bord médial du pied et de la cheville, difficulté à se mettre sur la pointe d’un pied et fatigue.
Chez l’adulte, une faiblesse progressive et une déformation de l’arche doivent être prises au sérieux.
Le naviculaire accessoire peut coexister avec une irritation du tendon sans être la seule cause.
Différentiel : fracture du naviculaire
Une fracture de stress du naviculaire est un diagnostic important chez le sportif. La douleur est souvent plus dorsale ou profonde et peut augmenter nettement avec l’impact.
Une douleur persistante après une augmentation d’entraînement, surtout avec sensibilité osseuse, mérite une évaluation médicale et parfois une imagerie avancée.
Différentiel : syndrome du tunnel tarsien
Une neuropathie tibiale peut provoquer brûlures, picotements ou engourdissement vers la plante du pied.
Ce tableau est différent d’une douleur focalisée directement sur une bosse osseuse médiale.
Traitement conservateur
La prise en charge initiale comprend généralement :
- réduction temporaire des activités douloureuses ;
- adaptation des chaussures ;
- protection de la proéminence ;
- orthèse si utile ;
- mobilité de cheville ;
- renforcement du mollet et du tibial postérieur ;
- retour progressif à l’activité.
Chez certains patients très douloureux, une courte période d’immobilisation peut être recommandée médicalement.
Le rôle de l’ostéopathie
L’ostéopathe peut travailler sur la mobilité de cheville et du pied, la tolérance à la charge, le mollet et les stratégies de marche.
Il ne peut pas faire disparaître un os accessoire ni « remettre » le naviculaire en place.
Le traitement manuel peut être utile surtout pour réduire certains symptômes et faciliter le mouvement.
Faut-il masser directement la bosse ?
Une forte pression sur la proéminence peut augmenter l’irritation. Le traitement doit donc rester confortable.
Le travail peut davantage cibler les tissus environnants, la cheville et le contrôle actif du pied.
Renforcement du tibial postérieur
Le renforcement progressif peut être utile lorsqu’il existe une faiblesse ou une douleur à la charge.
Les exercices peuvent inclure inversion contre résistance, élévations de mollet, équilibre unipodal et tâches fonctionnelles.
Le but est de rendre le pied plus capable, non de forcer une arche idéale.
Orthèses : pour qui ?
Une semelle peut réduire le frottement ou modifier temporairement la charge sur la région douloureuse. Elle peut être utile chez certaines personnes.
Elle ne doit pas être prescrite uniquement parce qu’un pied est plat.
Un essai pragmatique basé sur le confort est souvent plus pertinent qu’une correction théorique.
Retour au sport
Le retour doit suivre la tolérance :
- marche sans douleur importante ;
- élévations de mollet ;
- petits sauts ;
- course progressive ;
- gestes spécifiques au sport.
Une réaction modérée et brève peut être acceptable, mais une douleur qui augmente nettement pendant plusieurs heures indique que la progression est trop rapide.
Quand la chirurgie est-elle envisagée ?
Lorsque les symptômes persistent malgré plusieurs mois de traitement conservateur, une chirurgie peut être discutée. Les procédures comprennent l’excision simple, les variantes de la procédure de Kidner et, plus rarement, d’autres reconstructions.
Une revue systématique de 2025 portant sur 23 études et 625 patients rapporte globalement de bons résultats après chirurgie, mais les techniques et les populations sont hétérogènes [3].
La chirurgie n’est pas nécessaire chez la majorité des personnes porteuses.
Quand référer ?
Une évaluation spécialisée est pertinente si :
- la douleur empêche la marche ;
- la douleur persiste malgré une réadaptation adéquate ;
- une fracture de stress est suspectée ;
- la force du tibial postérieur diminue ;
- la déformation du pied progresse ;
- le diagnostic reste incertain.
Ce que l’ostéopathie ne peut pas prétendre
L’ostéopathie ne peut pas fusionner un naviculaire accessoire, modifier sa forme ni corriger chirurgicalement une synchondrose douloureuse.
Elle peut contribuer à la gestion conservatrice en travaillant la mobilité, la charge et la fonction.
Le rôle de la croissance et de la maturation osseuse
Chez l’adolescent, la douleur peut apparaître au moment où l’activité sportive augmente alors que le pied poursuit sa maturation. Le naviculaire accessoire n’est pas une maladie de croissance, mais la combinaison entre ossification, traction du tendon tibial postérieur et répétition des charges peut rendre une variante jusque-là silencieuse symptomatique.
Cette situation explique pourquoi une période de repos relatif peut améliorer les symptômes sans faire disparaître la variante anatomique. Le retour progressif à l’activité reste ensuite indispensable pour reconstruire la tolérance.
Chaussures et frottement local
Une partie de la douleur peut être simplement mécanique : le bord médial d’une chaussure rigide frotte directement sur la proéminence. Modifier le laçage, choisir une chaussure plus large ou utiliser une protection locale peut parfois apporter un bénéfice rapide.
Ce détail pratique est important : tout symptôme autour d’un naviculaire accessoire ne nécessite pas une correction biomécanique complexe. Réduire une irritation directe peut suffire à rendre la marche et l’entraînement beaucoup plus confortables.
Examen clinique : relier la bosse à la plainte
Le professionnel de santé précise le point douloureux, la date d’apparition, les chaussures utilisées et les changements récents d’entraînement. Il observe la marche et, si l’appui est toléré, la montée sur la pointe des pieds. Une douleur provoquée par ces gestes doit être interprétée avec le reste de l’examen : elle ne prouve pas que l’ossicule explique à lui seul les symptômes. La radiographie peut identifier une variante présente depuis longtemps alors que la douleur vient d’une autre structure. [4][6][8]
Drapeaux rouges : urgence ou consultation planifiée ?
Après un traumatisme, une déformation, une plaie ou l’impossibilité de prendre appui justifient une évaluation rapide. Un pied soudain froid ou pâle, une perte de sensibilité importante ou une douleur intense avec altération générale imposent une aide urgente. Une rougeur chaude qui s’étend, surtout avec fièvre, doit aussi être évaluée rapidement. Une douleur osseuse persistante chez un sportif mérite un avis médical même sans chute : une fracture de stress peut ne pas être visible sur la première radiographie. [7]
Réadaptation : décider avec des objectifs concrets
Les premières adaptations doivent permettre de marcher plus confortablement sans immobiliser durablement une personne qui n’en a pas besoin. Le choix d’une protection, d’une orthèse ou d’un avis chirurgical se discute avec le professionnel responsable du diagnostic. Les études de traitement conservateur et de chirurgie ne permettent pas de promettre un résultat identique à chaque personne. [4][5]
Le suivi porte sur une tâche choisie ensemble : durée de marche, confort dans la chaussure ou reprise d’un entraînement. On augmente un paramètre à la fois, puis on observe la réaction le lendemain. La douleur est une expérience réelle qui ne se résume pas à la taille d’un os sur une image. L’ostéopathie peut accompagner certains inconforts associés, mais son efficacité spécifique sur ce syndrome reste insuffisamment établie. Les objectifs, les alternatives et les limites doivent être expliqués avant tout contact. [9][10]
Repères pratiques : tableau comparatif
| Situation | Repères à rechercher | Conduite ou évaluation |
|---|---|---|
| Naviculaire accessoire symptomatique | Douleur sur la proéminence médiale | Examen et radiographie si indiquée |
| Fracture de stress du naviculaire | Douleur profonde ou dorsale à l’impact | Réduire les impacts et faire évaluer |
| Atteinte du tibial postérieur | Douleur tendineuse, faiblesse à l’appui | Examen du tendon et de la fonction |
| Tunnel tarsien | Brûlures ou fourmillements plantaires | Évaluation neurologique ciblée |
Conclusion
Le naviculaire accessoire est une variante anatomique fréquente et le plus souvent silencieuse. Lorsqu’il devient symptomatique, il provoque une douleur médiale du pied souvent liée à la charge, au frottement et à la relation avec le tendon tibial postérieur.
Le diagnostic repose sur l’examen et la radiographie, avec IRM ou échographie dans certains cas. La majorité des patients commencent par un traitement conservateur.
Pour l’ostéopathe, la meilleure approche consiste à reconnaître la variante, à ne pas la présenter comme un os déplacé, à améliorer la capacité du pied et à orienter lorsque la douleur persiste ou qu’une atteinte structurelle plus importante est suspectée.
Références
- The prevalence and anatomy of accessory navicular bone: a meta-analysis. 2024.
- Accessory navicular in children. World J Clin Cases. 2023.
- Samsonov AP et coll. Operative Management for Symptomatic Accessory Navicular: A Systematic Review. 2025.
- Wynn M et coll. Effectiveness of Nonoperative Treatment of the Symptomatic Accessory Navicular in Pediatric Patients. 2019.
- Assessing the Outcomes Associated with Accessory Navicular Bone Surgery—a Systematic Review. 2022.
- Sesamoids and accessory ossicles of the foot: anatomical variability and related pathology. 2013.
- Stress fractures of the foot—current evidence on management. 2024.
- AAOS. Ortho-pinion: What Is an Accessory Navicular?
- Raja SN et coll. The revised IASP definition of pain: concepts, challenges, and compromises. Pain. 2020.
- NICE. Shared decision making. NG197. 2021.



















