Comprendre une approche de l’épaule sans en faire un protocole à reproduire
La technique Spencer est une séquence standardisée de mobilisations de l’épaule décrite dans la littérature ostéopathique depuis 1916. Elle est utilisée pour explorer et travailler progressivement plusieurs amplitudes de l’articulation gléno-humérale. Son intérêt clinique est aujourd’hui surtout étudié dans la capsulite adhésive, où des essais récents suggèrent des améliorations de la douleur, de la fonction et de l’amplitude .

Il faut cependant éviter de lui attribuer des mécanismes non démontrés : elle ne « remet » pas l’épaule en place, ne relance pas automatiquement la circulation lymphatique et ne déclenche pas un processus d’autoguérison spécifique. Elle est mieux comprise comme une forme structurée de mobilisation manuelle, parfois associée à des contractions de type muscle energy.

Origine de la technique Spencer
La technique est associée à Charles H. Spencer, DO. Un article historique publié en 1992 retrace son évolution à partir des descriptions de 1916 et montre que la séquence a changé au fil des décennies . La version moderne ne doit donc pas être présentée comme une procédure restée absolument identique depuis son origine.
La combinaison avec des techniques de contraction musculaire de type muscle energy est une évolution plus tardive. Cette distinction historique est utile, car plusieurs études contemporaines évaluent précisément une « Spencer muscle energy technique » plutôt que la série passive originale.
Anatomie fonctionnelle de l’épaule
L’épaule n’est pas une articulation unique. Le mouvement du bras résulte de la coordination de l’articulation gléno-humérale, de la scapula sur le thorax, des articulations acromio-claviculaire et sterno-claviculaire, ainsi que des muscles de la coiffe des rotateurs, du deltoïde et de nombreux autres muscles.
Cette mobilité remarquable a un coût : la stabilité dépend fortement du contrôle musculaire et de la coordination. Une limitation d’amplitude peut être liée à la douleur, à une capsulite, à une arthrose, à une période d’immobilisation, à une chirurgie ou à d’autres causes. La technique utilisée doit donc dépendre du diagnostic et non simplement de la présence d’une « restriction ».
À quoi sert la technique Spencer ?
En pratique, elle peut servir à :
- évaluer la tolérance de plusieurs directions de mouvement ;
- mobiliser progressivement une épaule raide ;
- travailler l’amplitude dans un cadre contrôlé ;
- associer, dans certaines variantes, une contraction musculaire légère à la mobilisation ;
- compléter un programme actif de réadaptation.
Elle ne constitue pas un diagnostic en soi. Une épaule douloureuse doit d’abord être évaluée afin de distinguer, entre autres, une capsulite adhésive, une douleur liée à la coiffe, une arthrose, une instabilité, une lésion traumatique ou une douleur référée cervicale.
Une série historique, pas un protocole à reproduire
La méthode regroupe historiquement plusieurs directions de mouvement de l’épaule. Leur description ne suffit pas à sélectionner un soin sûr. Cet article présente son contexte et les limites des études ; il ne fournit pas de procédure articulaire à effectuer sur soi ou sur une autre personne.
Que dit la recherche en 2026 ?
Une méta-analyse publiée en 2026 a inclus 16 essais randomisés totalisant 659 participants atteints d’épaule gelée . Elle rapporte des améliorations de la douleur, de l’incapacité et de certaines amplitudes avec la technique Spencer par rapport à des traitements physiothérapiques conventionnels. En revanche, la technique n’était pas clairement supérieure aux autres thérapies manuelles.
Cette nuance est essentielle. Les résultats soutiennent la technique comme une option possible dans la capsulite adhésive, pas comme une méthode unique ou supérieure à toutes les autres.
Un essai randomisé de 2020 chez 60 patients a rapporté de meilleurs résultats avec une variante Spencer associée à la technique d’énergie musculaire qu’avec des étirements passifs sur quatre semaines . Un ancien essai chez des personnes âgées souffrant de problèmes d’épaule avait également montré une amélioration de l’amplitude et de la douleur, mais avec un petit échantillon .
Capsulite adhésive : où la technique peut s’intégrer
La capsulite adhésive se caractérise par une douleur et une perte progressive de l’amplitude active et passive, particulièrement en rotation externe. Son évolution peut durer de nombreux mois.
Dans ce contexte, la technique Spencer peut être utilisée comme outil de mobilisation. La force appliquée doit tenir compte de l’irritabilité : une épaule très douloureuse au début d’une capsulite ne doit pas être poussée agressivement à travers la douleur.
Et pour les tendinopathies de la coiffe ?
La présence d’une douleur de coiffe ne justifie pas automatiquement une séquence complète de Spencer. Pour les douleurs liées à la coiffe des rotateurs, la réadaptation active et le renforcement progressif occupent une place centrale. Une mobilisation manuelle peut être ajoutée si elle améliore temporairement la douleur ou le mouvement, mais elle ne remplace pas le développement de la capacité du tendon et du muscle.
Après une chirurgie ou une luxation
La technique Spencer ne doit pas être appliquée librement après une réparation chirurgicale, une fracture ou une luxation récente. Les restrictions d’amplitude imposées par le chirurgien ou le protocole de réadaptation doivent être respectées. Dans ces situations, une mobilisation prématurée ou excessive peut compromettre la cicatrisation.
Contre-indications et précautions
Une mobilisation de l’épaule doit être évitée ou adaptée en présence de :
- fracture récente ou suspectée ;
- luxation non réduite ou instabilité aiguë importante ;
- infection ou inflammation systémique importante ;
- douleur sévère inexpliquée ou traumatisme récent important ;
- déficit neurologique nouveau ou progressif ;
- chirurgie récente sans autorisation de progression ;
- suspicion de lésion nécessitant une évaluation médicale urgente.
L’ostéoporose, les anticoagulants, l’âge avancé et certaines maladies inflammatoires ne sont pas nécessairement des interdictions absolues, mais exigent une adaptation prudente.
La douleur pendant la technique
Une légère tension peut être acceptable, mais une douleur intense n’est pas un objectif thérapeutique. L’idée qu’il faut « casser les adhérences » au prix d’une douleur importante n’est pas une justification suffisante. Une dose mieux tolérée permet souvent de maintenir la confiance et de poursuivre le travail actif ensuite.
Pourquoi l’exercice reste indispensable
Une séance de mobilisation peut modifier temporairement l’amplitude, mais la fonction de l’épaule dépend également de la force, de l’endurance, du contrôle de la scapula et de la capacité à utiliser le bras dans la vie quotidienne. Pour cette raison, la technique Spencer est mieux intégrée à un programme actif.
Le traitement peut, par exemple, être suivi de flexions actives, rotations externes avec résistance légère, exercices de coiffe ou tâches fonctionnelles adaptées au patient.
Ce que la technique ne démontre pas
Les données disponibles ne permettent pas d’affirmer que la technique :
- augmente spécifiquement le drainage lymphatique de l’épaule ;
- « remet en place » une articulation ;
- stimule directement la cicatrisation d’un tendon ;
- prévient à elle seule les récidives ;
- corrige automatiquement la posture cervicale, le diaphragme ou « l’équilibre global ».
Présenter ces mécanismes comme hypothétiques ou historiques est plus crédible que de les annoncer comme des effets démontrés.
Anatomie et mécanismes : les repères essentiels
L’épaule associe l’articulation gléno-humérale, la scapula et les muscles qui contrôlent le bras. La capsule et les tendons peuvent contribuer à une limitation, mais une douleur n’identifie pas automatiquement la structure atteinte. L’examen guide les hypothèses.
Drapeaux rouges : quand orienter ?
Un traumatisme important, une déformation, une articulation rouge et chaude avec fièvre ou une faiblesse nouvelle nécessitent une évaluation médicale. Après chirurgie, fracture ou luxation, les restrictions et le suivi prescrits doivent être respectés avant tout travail de l’épaule.
Repères cliniques et diagnostic différentiel
Une description historique n’est pas un mode d’emploi clinique. Une épaule raide peut relever d’une capsulite, d’une arthrose, d’une douleur de coiffe ou d’une protection après traumatisme ; ces tableaux ne justifient pas une même séquence. Le professionnel compétent choisit une intervention en fonction du diagnostic établi, de la tolérance et des limites de son champ de pratique. Le lecteur n’a pas à reproduire une traction ou une compression pour vérifier son épaule. Les activités choisies avec le patient constituent un meilleur repère : se coiffer, enfiler une veste ou attraper un objet léger. [1] [2]
| Situation | Ce qu’il faut observer | Conduite prudente |
|---|---|---|
| Épaule raide progressive | Amplitude active et passive limitées | Faire préciser le diagnostic et l’irritabilité |
| Après chirurgie ou traumatisme | Restrictions de cicatrisation possibles | Respecter le suivi et le protocole médical |
| Gain après une séance | Amplitude ou confort temporairement améliorés | Vérifier le transfert aux activités et à l’exercice |
Lire les résultats avec leur contexte
Une étude s’interprète à partir de la population, de l’intervention et du résultat réellement mesuré. Un effet sur une douleur, un questionnaire ou une amplitude ne démontre pas automatiquement une action sur la cause de la maladie. Les résultats d’un programme combiné ne permettent pas toujours d’isoler la contribution du toucher. Les sources spécifiques de cet article doivent donc être lues avec ces limites, sans extrapoler à une guérison ni à tous les patients. [3] [4]
Réadaptation : choisir un objectif et réévaluer le suivi
Le vécu douloureux et la gêne fonctionnelle doivent être écoutés séparément ; une intensité moindre ne signifie pas toujours une capacité retrouvée. [5] Le patient choisit avec le professionnel une activité et un délai de réévaluation réalistes. Il conserve la possibilité de refuser, d’adapter ou d’arrêter le soin. [6] Un changement ressenti après le toucher ne démontre pas qu’une structure a été remise en place : les mécanismes proposés pour les soins manuels restent multiples. [7] [8] La reprise d’activité s’adapte aux capacités et aux consignes liées à la maladie. Les repères généraux d’activité physique ne constituent pas une prescription universelle pour une situation aiguë ou complexe. [9] Si la douleur persiste, réévaluer l’ensemble du contexte évite de répéter un traitement sans progrès. Les recommandations générales d’évaluation de la douleur ne remplacent pas celles propres à la pathologie. [10]
Ce qu’il faut retenir
La technique Spencer est une méthode historique de mobilisation de l’épaule qui conserve une utilité clinique. Les données récentes sont particulièrement intéressantes pour la capsulite adhésive : elle peut améliorer douleur, fonction et amplitude, mais elle n’a pas démontré une supériorité nette sur les autres approches manuelles .
La meilleure utilisation consiste à choisir les étapes pertinentes, respecter l’irritabilité de l’épaule, surveiller les contre-indications et intégrer la mobilisation à une réadaptation active.
Suivre une épaule raide dans la durée
Le bilan doit distinguer les mouvements actifs, réalisés par la personne, et les mouvements passifs évalués par un professionnel compétent. Leur différence peut orienter le raisonnement, mais ne suffit pas à établir un diagnostic. Le suivi utilise de préférence des conditions comparables et des tâches choisies à l’avance. Une amplitude mesurée immédiatement après le soin peut fluctuer avec la douleur, la répétition ou la confiance. Elle doit donc être rapprochée de la capacité à utiliser le bras dans les jours suivants.
Le nombre de séances ne devrait pas être fixé uniquement par la tradition de la technique. Si les activités progressent, le programme actif prend davantage de place. En l’absence de progrès, une réévaluation du diagnostic et de la stratégie est plus utile que de répéter une série standardisée.
Références
- Effectiveness of the Spencer technique on pain, disability and range of motion in patients with frozen shoulder: A systematic review and meta-analysis with meta-regression of randomized controlled trials
- Comparison of Spencer muscle energy technique and Passive stretching in adhesive capsulitis: A single blind randomized control trial
- Knebl JA et coll. Improving functional ability in the elderly via the Spencer technique: a randomized controlled trial. 2002.
- Desmeules F et coll. Rotator Cuff Tendinopathy Clinical Practice Guideline. J Orthop Sports Phys Ther. 2025.
- Raja SN et coll. The revised IASP definition of pain: concepts, challenges, and compromises. Pain. 2020.
- NICE. Shared decision making. NG197. 2021.
- Draper-Rodi J et coll. Integrated manual therapies: IASP taskforce viewpoint. Pain Reports. 2024.
- Bialosky JE et coll. The mechanisms of manual therapy in the treatment of musculoskeletal pain: a comprehensive model. Manual Therapy. 2009.
- Bull FC et coll. World Health Organization 2020 guidelines on physical activity and sedentary behaviour. 2020.
- NICE. Chronic pain: assessment of all chronic pain and management of chronic primary pain. NG193. 2021.



















