Grande amplitude, instabilité et symptômes ne sont pas synonymes

Être très souple n’est pas forcément un problème. Certaines personnes peuvent toucher le sol avec les mains, plier les pouces très loin ou hyperétendre les genoux sans douleur ni limitation. Chez d’autres, cette grande mobilité s’accompagne de douleurs, d’instabilité, d’entorses répétées, de subluxations ou d’une fatigue importante.

Le terme hypermobilité décrit une amplitude articulaire supérieure à la moyenne. Mais il faut distinguer la souplesse asymptomatique d’un trouble clinique comme un trouble du spectre de l’hypermobilité (HSD) ou un syndrome d’Ehlers-Danlos hypermobile (hEDS). Être très souple ne signifie pas automatiquement que les articulations sont fragiles ou malades.

Trois scènes pédagogiques : souplesse, symptômes et fonction : trois questions différentes.
Souplesse, symptômes et fonction : trois questions différentes. Illustration pédagogique : les situations ne constituent pas une prescription individuelle.

Qu’est-ce qu’une articulation hypermobile?

Une articulation est dite hypermobile lorsqu’elle dépasse l’amplitude considérée comme habituelle pour l’âge, le sexe, la morphologie et le contexte de la personne.

L’hypermobilité peut être :

  • localisée à une ou quelques articulations;
  • périphérique, par exemple aux mains et pieds;
  • généralisée, touchant plusieurs régions du corps.

Elle peut être constitutionnelle et sans symptôme, ou devenir cliniquement pertinente lorsqu’elle s’accompagne de douleur ou d’instabilité.

Être souple est-il dangereux?

Non, pas en soi.

De nombreuses personnes hypermobiles n’ont ni douleur ni problème fonctionnel. Certaines disciplines sportives ou artistiques sélectionnent même naturellement des personnes très souples.

Le problème apparaît surtout lorsque la mobilité dépasse la capacité de contrôle, de force ou de tolérance de l’articulation.

Hypermobilité et instabilité : ce n’est pas la même chose

Une articulation peut avoir une grande amplitude tout en restant stable.

L’instabilité correspond davantage à une difficulté à contrôler l’articulation, à une sensation qu’elle « lâche », à des subluxations ou à des luxations.

Une personne hypermobile mais forte, coordonnée et asymptomatique n’a pas besoin d’être traitée simplement parce qu’elle dépasse certaines amplitudes.

Qu’est-ce que le score de Beighton?

Le score de Beighton est un outil clinique utilisé pour dépister l’hypermobilité généralisée.

Il attribue jusqu’à neuf points à partir de plusieurs mouvements :

  • hyperextension des petits doigts;
  • pouce pouvant toucher l’avant-bras;
  • hyperextension des coudes;
  • hyperextension des genoux;
  • mains à plat au sol avec les genoux tendus.

Il est simple et très utilisé, mais il ne mesure pas toutes les articulations du corps.

Un score de Beighton élevé signifie-t-il hEDS?

Non.

Le score de Beighton est un élément de dépistage de l’hypermobilité généralisée. Il ne suffit pas à diagnostiquer un syndrome d’Ehlers-Danlos hypermobile.

Le diagnostic de hEDS repose sur un ensemble de critères cliniques comprenant hypermobilité généralisée, manifestations systémiques ou familiales, complications musculosquelettiques et exclusion d’autres diagnostics.

Les seuils changent-ils avec l’âge?

Oui. La mobilité articulaire diminue généralement avec l’âge.

Les critères actuels de hEDS utilisent notamment un seuil de Beighton de 5/9 chez les adultes jusqu’à 50 ans et de 4/9 après 50 ans. [1]

Une méta-analyse récente sur la population générale adulte confirme également l’intérêt de seuils adaptés à l’âge. [2]

Ces seuils de dépistage issus d’une population ne remplacent pas les critères diagnostiques actuels du hEDS. Chez l’enfant avant la maturité biologique, le cadre pédiatrique de 2023 utilise notamment un Beighton d’au moins 6/9 pour l’hypermobilité généralisée; le diagnostic de hEDS est réévalué à maturité. [3]

Pourquoi le score de Beighton a-t-il des limites?

Il n’évalue pas directement plusieurs articulations importantes comme les épaules, les hanches, les chevilles ou la colonne. [4]

Une personne peut donc avoir une hypermobilité importante dans ces régions et obtenir un score relativement faible.

À l’inverse, un score élevé ne signifie pas nécessairement que les articulations sont symptomatiques.

Le score doit être interprété dans un examen plus large.

Qu’est-ce qu’un trouble du spectre de l’hypermobilité?

Les HSD regroupent des personnes ayant une hypermobilité associée à des symptômes cliniquement importants mais ne répondant pas aux critères du hEDS ou d’un autre trouble héréditaire du tissu conjonctif. [5]

Un HSD n’est pas automatiquement une forme moins sévère : la douleur et le retentissement fonctionnel peuvent être importants, même sans satisfaire les critères du hEDS.

Les symptômes peuvent inclure :

  • douleurs articulaires récurrentes;
  • entorses fréquentes;
  • subluxations;
  • fatigue musculaire;
  • difficulté à contrôler certaines amplitudes;
  • douleurs après des positions prolongées.

Qu’est-ce que le hEDS?

Le syndrome d’Ehlers-Danlos hypermobile est un trouble héréditaire du tissu conjonctif défini cliniquement.

Les descriptions cliniques du hEDS associent notamment hypermobilité, instabilité, douleur et parfois manifestations cutanées ou systémiques. Aucun de ces éléments isolés ne suffit au diagnostic, qui nécessite aussi l’exclusion d’autres maladies.

Le diagnostic doit aussi exclure d’autres maladies héréditaires ou rhumatologiques pouvant produire une hypermobilité.

Existe-t-il un test génétique pour le hEDS?

À ce jour, aucun test moléculaire ne permet d’établir le diagnostic de hEDS. [6]

Contrairement à plusieurs autres types d’Ehlers-Danlos, aucun gène unique confirmé n’est actuellement utilisé en routine pour diagnostiquer le hEDS.

Le diagnostic reste donc clinique.

Pourquoi faut-il éviter l’autodiagnostic?

L’hypermobilité est relativement fréquente dans la population.

Associer automatiquement fatigue, douleurs diffuses ou craquements articulaires à un hEDS peut conduire à un surdiagnostic.

D’autres causes doivent être envisagées : arthrose, maladies inflammatoires, neuropathies, troubles endocriniens, déconditionnement ou douleurs musculosquelettiques courantes.

Les articulations hypermobiles sont-elles plus fragiles?

Elles peuvent être plus difficiles à contrôler chez certaines personnes, mais le mot « fragile » peut être trompeur.

Une articulation hypermobile n’est pas nécessairement en train de se détériorer.

Le principal enjeu clinique est souvent le contrôle actif, la force, la coordination et la capacité à gérer les charges répétées.

Pourquoi certaines personnes se blessent-elles davantage?

Une grande amplitude combinée à une faible capacité de contrôle peut augmenter le risque de certaines entorses, subluxations ou surcharges.

Mais le risque varie selon l’articulation, le sport et la personne. Une méta-analyse ancienne retrouvait un risque accru au genou dans les sports de contact, sans hausse démontrée à la cheville. Ces données ne signifient pas que toute personne hypermobile se blessera davantage. [7]

Il serait donc incorrect de dire que toute personne hypermobile doit éviter l’activité physique.

La proprioception est-elle différente?

Certaines études suggèrent des différences de proprioception ou de contrôle moteur chez des personnes ayant HSD ou hEDS.

La proprioception est la capacité à percevoir la position et le mouvement d’une articulation.

Des exercices de contrôle, d’équilibre et de précision peuvent donc être utiles lorsqu’une personne se sent instable.

Distinguer amplitude et trouble clinique
SituationCe qui compteDémarche
Grande amplitude sans symptômeFonction préservéePas de traitement pour le seul score.
Amplitude et douleur ou instabilitéRetentissement et causes possiblesÉvaluation individualisée et progression active.
Suspicion de HSD ou hEDSCritères complets et diagnostics alternatifsAvis clinique, pas d’autodiagnostic par photo.
Fragilité tissulaire ou histoire familiale inhabituelleAutre maladie du tissu conjonctif possibleOrientation spécialisée.
Trois scènes pédagogiques : hypermobilité : construire le contrôle.
Hypermobilité : construire le contrôle. Illustration pédagogique : les situations ne constituent pas une prescription individuelle.

Le renforcement est-il important?

Oui. Les revues sur la réadaptation des personnes avec HSD/hEDS soutiennent surtout les approches basées sur l’exercice thérapeutique et l’entraînement du contrôle moteur. [8] [9]

Le renforcement peut améliorer :

  • stabilité active;
  • force;
  • endurance;
  • confiance;
  • capacité à tolérer les activités quotidiennes.

Faut-il éviter les poids lourds?

Pas nécessairement.

Une personne hypermobile peut progresser vers des charges importantes si la technique, la capacité et la tolérance le permettent.

La progression doit être graduelle, surtout lorsque des articulations ont déjà été instables ou douloureuses.

Un essai chez des adultes avec HSD et symptômes d’épaule suggère un intérêt possible d’un renforcement plus chargé et supervisé. Il concernait une population précise, avec davantage de courbatures ou céphalées transitoires; il ne justifie pas des charges lourdes pour tous. [10]

Le problème n’est pas le poids en lui-même, mais une charge mal adaptée à la capacité actuelle.

Faut-il éviter toutes les amplitudes extrêmes?

Non, mais il peut être utile de ne pas passer constamment du temps en fin d’amplitude lorsque cette position provoque douleur ou instabilité.

Une personne peut apprendre à contrôler toute son amplitude plutôt qu’à « verrouiller » systématiquement les articulations en hyperextension.

L’objectif n’est pas de devenir raide, mais de gagner du contrôle.

Étirements : utiles ou à éviter?

Les étirements ne sont pas interdits.

Mais chez une personne déjà très mobile, chercher toujours plus d’amplitude n’est pas forcément utile.

Si un étirement procure un soulagement sans augmenter l’instabilité, il peut être conservé. L’objectif doit rester fonctionnel.

Pourquoi certaines personnes se sentent-elles pourtant très raides?

C’est un paradoxe fréquent : une personne hypermobile peut ressentir beaucoup de tension musculaire.

Les muscles peuvent augmenter leur activité pour stabiliser des articulations très mobiles. La personne peut donc avoir une grande amplitude objective tout en ressentant une forte raideur subjective.

Cette sensation ne signifie pas nécessairement qu’il faut étirer davantage.

Douleurs de l’épaule et hypermobilité

L’épaule est naturellement très mobile. Chez certaines personnes avec HSD/hEDS, une instabilité multidirectionnelle peut rendre les activités au-dessus de la tête ou les mouvements répétitifs difficiles.

Une revue systématique récente sur les symptômes d’épaule dans hEDS/HSD rapporte des améliorations avec plusieurs interventions conservatrices, mais souligne aussi le manque d’études robustes. [11]

L’exercice reste généralement au centre de la prise en charge.

Genou et rotule

L’hypermobilité peut parfois s’accompagner d’une plus grande mobilité de la rotule ou d’épisodes d’instabilité.

Le renforcement du quadriceps, des hanches et le contrôle du membre inférieur sont alors souvent plus utiles qu’une tentative de « remettre » la rotule en place.

Cheville et entorses répétées

Une personne très mobile peut présenter des entorses fréquentes.

Le travail d’équilibre, de force des muscles fibulaires, de contrôle en appui unipodal et de progression sportive est particulièrement important.

Une orthèse peut être utile ponctuellement dans certaines activités à risque.

Faut-il porter des attelles en permanence?

Pas systématiquement.

Les orthèses peuvent être utiles pour certaines articulations ou activités. Leur durée d’utilisation se décide individuellement : une aide durable peut être indiquée et ne doit pas être présentée automatiquement comme nuisible. On associe un travail actif lorsque cela est possible.

Le choix dépend du degré d’instabilité, de la douleur et de la fonction.

La thérapie manuelle est-elle utile?

Elle peut réduire temporairement la douleur ou améliorer le confort.

Mais chez une personne déjà hypermobile, rechercher encore plus de mobilité n’est pas toujours pertinent.

Les revues disponibles donnent davantage de soutien à l’exercice et au contrôle moteur qu’à la thérapie manuelle comme intervention principale.

Quand faut-il rechercher un autre trouble du tissu conjonctif?

Une hypermobilité associée à des signes inhabituels mérite une évaluation plus spécialisée.

Par exemple :

  • fragilité cutanée marquée;
  • cicatrices très atypiques;
  • ruptures vasculaires ou organiques;
  • luxations fréquentes sans traumatisme;
  • antécédents familiaux de complications vasculaires sévères;
  • morphologie ou anomalies systémiques inhabituelles.

Ces éléments peuvent orienter vers d’autres types d’Ehlers-Danlos ou d’autres maladies héréditaires.

Le hEDS est-il une maladie uniquement musculosquelettique?

Non. Certaines personnes présentent également fatigue, troubles du sommeil, symptômes autonomiques, digestifs ou pelviens.

Mais ces symptômes sont peu spécifiques et peuvent avoir de nombreuses autres causes.

Ils doivent être évalués séparément plutôt qu’attribués automatiquement à l’hypermobilité.

Pourquoi l’activité physique reste-t-elle importante?

L’inactivité entraîne une perte de force, d’endurance et de confiance, ce qui peut rendre les articulations encore plus difficiles à contrôler.

Un programme progressif peut inclure :

  • renforcement;
  • contrôle moteur;
  • équilibre;
  • endurance;
  • exercices fonctionnels;
  • retour progressif au sport.

Quelle place pour l’ostéopathie?

L’ostéopathie peut contribuer au confort et à la gestion de certaines douleurs, mais elle ne doit pas considérer chaque articulation hypermobile comme « déplacée » ou nécessitant une correction répétée.

Chez une personne hypermobile, le traitement manuel doit être prudent et orienté vers la fonction.

Le travail actif de force et de contrôle reste généralement plus important pour la stabilité à long terme.

Un langage qui aide plutôt qu’il n’inquiète

Dire à quelqu’un « vos articulations sont fragiles et se déplacent tout le temps » peut augmenter la peur du mouvement.

Une formulation plus utile serait :

« Vous avez davantage d’amplitude que la moyenne. L’objectif est surtout d’améliorer votre contrôle et votre capacité à utiliser cette amplitude confortablement. »

Conclusion

L’hypermobilité n’est pas synonyme de maladie. Beaucoup de personnes très souples sont asymptomatiques et n’ont besoin d’aucun traitement.

Lorsqu’elle s’accompagne de douleur, d’instabilité ou de luxations répétées, elle peut faire partie d’un trouble du spectre de l’hypermobilité ou, dans certains cas, d’un hEDS.

Le score de Beighton est utile pour le dépistage mais ne suffit pas au diagnostic. La question la plus importante n’est pas seulement jusqu’où l’articulation bouge, mais comment la personne contrôle ce mouvement et comment elle fonctionne.

La stratégie la plus solide reste généralement progressive : force, contrôle moteur, endurance, adaptation des activités et réassurance — sans chercher à transformer une personne naturellement souple en personne raide.

Références

Bandeau original Osteomag aux lignes fluides évoquant la respiration et les fascias

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